11/10/2017
Verlaine expliqué

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VERLAINE : Le soleil du matin... I (1870)


j'ai presque peur en vérité

Le soleil du matin doucement chauffe et dore
" Le soleil du matin doucement chauffe et dore " est le texte I de La Bonne Chanson.

Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Les seigles et les blés tout humides encore,
Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.
L'on sort sans autre but que de sortir ; on suit,
Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,
Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.
L'air est vif. Par moment un oiseau vole avec
Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,
Et son reflet dans l'eau survit à son passage.
C'est tout.
Mais le songeur aime ce paysage
Dont la claire douceur a soudain caressé
Son rêve de bonheur adorable, et bercé
Le souvenir charmant de cette jeune fille,
Blanche apparition qui chante et qui scintille, Dont rêve le poète et que l'homme chérit,
Evoquant en ses voeux dont peut-être on sourit
La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme
Que son âme depuis toujours pleure et réclame.

Mathilde Mauté de Fleurville
En 1868 Verlaine rencontre Charles de Sivry, musicien au Chat Noir, demi-frère de Mathilde Mauté de Fleurville. Fin juin 1869 il la présente à Verlaine. Verlaine fait sa demande en mariage le 18 juillet et reçoit fin juillet une réponse encourageante. Début août Verlaine est à Lécluse et Mathilde séjourne à Bouelle en Normandie jusqu'à fin septembre. De cet été datent les pièces II à XII. La pièce XIII évoquera sa rencontre avec Mathilde au domicile des parents à Paris. Les autres pièces seront composées à l'hiver.

Virginal :
qui est propre aux vierges, qui a quelque chose de chaste. D'une pureté, d'une blancheur éclatante, qui n'a jamais été touchée.

Ame :
Principe de vie et de pensée de l'homme animant son corps. Principe conçu comme un être spirituel séparable du corps. Généralement l'individu, du point de vue moral, intellectuel, sens moral, sensibilité.

Commentaire rédigé
Ce poème composé de dix-huit alexandrins de trois strophes irrégulières, la première de 9 vers suivie d'un vers de deux pieds, une seconde strophe qui commence par un vers de 10 pieds qui s'ajoute au vers précédent pour faire un alexandrin et enfin un dernier quatrain nous retrace une des nombreuses promenades de Verlaine à travers la campagne dont on ne sait jamais s'il s'agit d'un rêve ou d'une réalité.
1-Une nature harmonieuse et féconde en été
Eté, soleil, fraîcheur, eau, blé, seigle.
2-Une rêverie musicale
Modernité et musicalité
3-Une apparition virginale
Blancheur, chasteté, virginité, pureté
D'une première lecture du poème se dégage l'atmosphère des promenades champêtres dans la fraîcheur matinale. Le ton est donné dès les premières lignes, Verlaine adopte un rythme binaire régulier de l'alexandrin, donnant une impression de douceur, d'équilibre. C'est une promenade d'amoureux, à l'aventure, sans but précis, sans raison, un peu à la façon d'un noctambule. Ce qui frappe, c'est la simplicité du vocabulaire car ce poème simple, Verlaine l'adresse à sa jeune fiancée de seize ans dont il vante la fraîcheur d'âme. La fraîcheur, la douceur sont mis en évidence à la césure, ce sont les qualités qu'il recherche auprès de son amour naissant.
1-Une nature harmonieuse et féconde en été
Verlaine aime ces moments particuliers de l'aube et des levers de soleil. A cette apparition visuelle se superpose une impression de chaleur qui dore les champs de blé ou de seigle en été. Verlaine nous donne rarement des repères chronologiques aussi précis. En contraste avec cette chaleur montante, la fraîcheur de la nuit persiste encore en été. L'air est encore vif à cette heure matinale d'où transparaît l'aspect virginal de sa nouvelle et jeune compagne. Chaque jour devient une nouvelle naissance qu'il convient de saluer. Les couleurs, à l'image de ce bonheur, sont vives et éclatantes, le jaune des herbes en été, l'or des blés et des seigles, le vert du renouveau, de l'espoir. L'oiseau symbolise l' harmonie avec la nature qui lui procure la nourriture et les éléments pour construire son nid. On retrouve les thèmes de l'eau
2-Une rêverie musicale
Dans ce moment très particulier du jour qui s'éveille, l'homme n'est pas encore lui aussi tout à fait réveillé, il rêve encore, comme bercé dans une sorte de bonheur. Loin des souffrances de son âme des poèmes saturniens, c'est un poème apaisé qui nous dit la douceur des paysages qu'il contemple. A la mélancolie, l'angoisse et la résignation, à la douleur de son âme des Poèmes Saturniens, succède l'espoir avec ce nouveau rêve de bonheur dans la création d'un foyer, dans l'amour de deux êtres, rêve que tout homme chérit. Les souvenirs si présents et si perturbateurs des Poèmes Saturniens sont ici des souvenirs amoureux charmants. Cette compagne qu'il cherche, ce bonheur qu'il cherche à construire, cette grande âme qu'il retrouvera plus tard avec Rimbaud, il la découvre ici dans le souvenir amoureux de Mathilde. Dans un autre poème "J'ai presque peur en vérité" il nuancera la "radieuse pensée qui m'a pris l'âme l'autre été" et nous dira qu'il tremble "d'une parole ou d'un clin d'œil pour mettre tout mon être en deuil de son illusion céleste" et craint "les mornes retours" de ses débauches passées. L'image de son bonheur se traduit dans la fluidité des vers, dans le mélange des propositions principales coordonnées, de subordonnées qui épousent les moments de la perception ou les états du sentiment. Ici nul enjambement pour traduire une dissymétrie, tout est à l'unisson de deux êtres. Il se rend compte toutefois que cette liaison et cette déclaration d'amour peut faire sourire.
3-Une apparition virginale
Verlaine replace désormais au premier rang de ses pensées, les sentiments qu'il éprouvent pour sa nouvelle fiancée Mathilde, une jeune fille dont il vient de faire connaissance et qui réside, pour l'été, loin de lui. De sa jeune fiancée, absente, il en garde le souvenir amoureux et elle lui apparaît, lors de cette promenade, soudainement comme «la blanche apparition qui chante et qui scintille», «l'âme que son âme depuis toujours pleure et réclame», lui donnant l'image d'une fiancée rédemptrice. La blancheur est par métaphore la couleur des anges. Mathilde apparaît bien comme l'ange gardien qu'il recherche pour lui éviter de retourner dans ses errances passées et devant laquelle il multiplie les ronds de jambe. Dans cette offrande lyrique, dans cette utilisation de la poésie pour séduire une bien jeune et bien innocente jeune fille, la musique légère et sentimentale prend toute son importance. Peu d'œuvres dans l'histoire de la poésie française sont aussi sincères et émouvantes. Verlaine pense avoir trouvé avec ses fiançailles avec Mathilde, l'accord de deux âmes, et la nature lui offre avec ce souvenir de Mathilde l'image du bonheur, de la fécondité. Il s'exalte désormais devant le spectacle d'un oiseau emportant une brindille pour construire son nid ou une baie pour se nourrir, des joies pures et simples d'une nature généreuse ou toute chose participe au bonheur de tous.
Conclusion
Ce poème en forme de déclaration d'amour naïve pourrait friser le ridicule. Elle nous montre un Verlaine, sincère et émouvant, essayant de séduire une jeune et innocente jeune fille par quelques afféteries, quelques ronds de jambe. On ne retiendra que la simplicité, la fraîcheur et les couleurs vivifiantes de cette nature généreuse et paisible. Ce poème à l'apparence simple sincère est cependant très émouvant.

LA BONNE CHANSON
I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Il. Toute grâce et toutes nuances.
III. En robe grise et verte avec des ruches.
IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore.
V. Avant que tu ne t'en ailles.
VI. La lune blanche.
VII. Le paysage dans le cadre des portières.
VIII. Une sainte en son auréole.
IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur
X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines
XI. La dure épreuve va finir
XII. Va, chanson, à tire-d'aile.
XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres.
XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe.
XV. J'ai presque peur, en vérité.
XVI. Le bruit des cabarets, la fange du trottoir.
XVII. N'est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants
XVIII. Nous sommes en des temps infâmes.
XIX. Donc, ce sera par un clair jour d'été.
XX. J'allais par des chemins perfides.
XXI. L'hiver a cessé : la lumière est tiède.

A voir absolument
Eclipse totale
Film de 1995 avec Léodardo Di Caprio (Rimbaud), Dadid Thewlis (Verlaine), Romane Bohranger (Mathilde Mauté)

le DVD est vendu 3 euros chez CDiscount, n'hésitez pas à le commander.
Extraits
Rimbaud : - Bonjour. Je cherche Paul Verlaine.
Madame Mauté : - Etes-vous... Monsieur Rimbaud ?
Rimbaud : - Oui.
Madame Mauté : - Monsieur Verlaine n'est pas avec vous ?
Rimbaud : - Non.
Mathilde : - Il est allé à la gare vous attendre.
Rimbaud : - Il ne sait pas quelle tête j'ai, c'est difficile.
Madame Mauté : - Je suis Madame Mauté de Fleurville, la belle mère de Monsieur Verlaine (Rimbaud lui sert la main vigoureusement.). Et voici ma fille, Madame Verlaine (Rimbaud sert vigoureusement la main de Mathilde.).
Silence. Rimbaud se gratte les cheveux.
Mathilde : - Comment êtes-vous venu de la gare ?
Rimbaud : - A pied.
Madame Mauté : - Désirez-vous vous rafraîchir ?


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