29/11/2015
Verlaine expliqué

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VERLAINE : L'Angoisse (Poèmes saturniens/melancholia VIII 1866)


Le tableau le plus célèbre de Marie Laurencin "Apollinaire et ses amis" de 1909. Il y en a 2, l'un à Baltimore, l'autre au Centre Georges Pompidou. Tableau à l'huile
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Poème
"L'Angoisse"
" L'Angoisse" est le 8ème poème de la première section intitulée " Mélancholia " des Poèmes Saturniens
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Liste des poèmes saturniens

              À Ernest Boutier.  

Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants.


Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.


Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.

Anxiété, Angoisse, Terreur
Angoisse et peur
A la différence de la peur, l'angoisse relève d'un stimulus interne inconnu. Son intensité va de l'anxiété légère à la terreur. L'angoisse est normalement présente dans la réponse au stress.
L'anxiété me signale donc que quelque chose me tracasse. Si je m'entête à repousser cette préoccupation (parce qu'elle est trop inconfortable ou encore parce que elle m'énerve trop), l'anxiété ne pourra qu'augmenter. Si au contraire je regarde en face ma peur, je pourrai identifier précisément mes faiblesses. L'angoisse est une expérience émotive de même nature que l'anxiété mais en plus intense. L'intensité plus forte est le signe que l'importance du sujet repoussé est plus grande et donc qu'il est plus urgent encore de l'aborder.

Plan de commentaire
l'Angoisse est le 8ème et dernier poème de la section " Mélancholia " des poèmes saturniens. Il succède à "A une femme" dans lequel Verlaine qui s'est plié au refus d'Elisa nous fait part de son immense détresse. Tout ce premier recueil "Mélancholia" des poèmes saturniens est rempli de la douce Elisa, la sœur adoptive du poète, son premier amour qui repoussera ses avances. Après la quatrième pièce "Vœu" qui la mentionnait presque explicitement Verlaine nous fait part dans ce dernier poème de son état dépressif et du profond dégoût de l'existence qui l'anime.
I- Un état dépressif
Le chagrin d'amour de Verlaine, la mort de son père le laissent inconsolable "morne et seul". Dans le poème précédent, il nous fait part qu'il souffre affreusement. Plus rien ne l'intéresse, la nature, le charme des couchers de soleils, les arts. Il ne croit plus en rien. Dans ce sonnet encore classique d'alexandrins, le premier quatrain avec l'allitération en "N" et la répétition des "ni" amplifie son refus de la réalité. Ce poème de Verlaine animera les plus vives critiques à sa publication. Verlaine a souvent été qualifié par ses détracteurs d'infantile psychique traînant une affectivité immature nuisible à son adaptation sociale. Verlaine a incontestablement un penchant à la rêverie amoureuse à un univers mental peuplé de fantasmes et de regrets. On sait Verlaine hypersensible mais instable, insatisfait dans sa quête d'absolu, dépressif, sans volonté.
II- La réalité en dérision
La meilleure façon de refuser la réalité c'est de la railler. Verlaine rit de l'Art, de l'Homme, de la poésie, de l'antiquité. L'assonance du "i", son aigu, au second quatrain accentue le désordre mental du poète. Verlaine énumère ensuite ses centres d'intérêt, la poésie, l'antiquité grecque, le gothique. Son pouvoir de discernement a disparu, il ne sait plus faire de différence entre le bien et le mal, le bon et le méchant, Dieu et Satan. Ce n'est que dans le premier tercet qu'il précisera sa pensée philosophique, un athéisme de circonstance, puisqu'il retrouvera la foi ultérieurement dans "'Sagesse".
III- Une poésie parnassienne
Verlaine avec la forme classique du sonnet veut suivre les parnassiens dont il cherche aussi l'amitié. Dans le premier quatrain il travaille, comme les parnassiens, le style en utilisant avec succès les enjambements et les rejets déjà introduits par les romantiques. Les qualificatifs de "nourricier" et "siciliennes" des champs et des pastorales, ici en rejets sont ainsi amplifiés. Il utilise avec succès l'allitération et l'assonance et travaille la richesse de ses rimes. Malgré le thème banal du poème, qui est la tristesse, que peut d'ailleurs, éprouver chacun de nous devant les aléas d'un quotidien peu favorable, la poésie de Verlaine est ici très parnassienne, fluide, harmonieuse, musicale. La mort ne lui parait pas une issue salvatrice, il en a peur et il se condamne dès lors à porter son fardeau. On retrouve ainsi dans le dernier tercet toute la symbolique de la fatalité Verlainienne, un être ballotté par des événements défavorables, vivant une suite d'échecs, de naufrages. On est cependant tenté de le suivre lorsqu'il appareille au dernier vers pour de nouvelles aventures.
Conclusion
Verlaine se veut païen. La réalité qu'il appréhende et craint ne lui fait entrevoir aucun espoir malgré les belles œuvres. Verlaine apparaît comme un être passif, sans volonté. Son refus de la réalité le fera évoluer dans la rêverie, là où il n'y a rien de violent, de brutal, ou les naufrages sont imaginaires. En se réfugiant dans ce monde prétexte à la nuance, aux impressions, Verlaine nous peindra dès lors une réalité reflet de son âme et de tous ses cheminements.

Vocabulaire

Sonnet
Poème de quatorze vers composé de deux quatrains et de deux tercets et soumis à des règles fixes pour la disposition des rimes. Le sonnet est apparu en Sicile au XIIIème siècle et a été popularisé par les poètes italiens dont Pétrarque, Dante. Il a été repris par les poètes de la Renaissance dont Ronsard. La structure des quatre rimes la plus habituelle chez les français : la rime marotique au XVIème ABBA ABBA CCD EED puis on change l'ordre du dernier tercet avec les rimes françaises des XVIè-XIXème ABBA ABBA CCD EDE.
Avec Shakespeare (XVIe-XVIIe) nous avons des sonnets avec trois quatrains et 1 distique (2 vers).
Baudelaire utilisera toutes les variations.

Pastorales : relatif aux bergers, aux pasteurs. Ici paysages de campagne.
Pompe : cérémonial somptueux
Aurore : lumière rosée qui précède le lever du soleil. Phénomène lumineux des régions polaires (aurores boréales)
Vermeil : rouge vif
Pompes aurorales : spectaculaire beauté des levers de soleil.
Dolente : paisible
Brick : petit navire à deux mats et à voiles carrées.
Le Parnasse

Mouvement littéraire qui doit son appellation à une référence mythologique, le mont Parnasse en Grèce, lieu sacré habité par les Muses et leur conducteur, le dieu Apollon
Figures de style et sonorités
L'enjambement se produit lorsqu'une partie de phrase, de faible étendue (trois mots environ), est placée à la fin d'un vers mais se rattache à la phrase dont l'essentiel est contenu dans le vers suivant :
Gloire à Sémiramis la fatale! Elle mit
Sur ses palais nos fleurs sans nombre où l'air frémit (Voltaire).
Le rejet se produit lorsqu'une partie de phrase, de faible étendue (trois mots environ), est placée au début d'un vers mais se rattache à la phrase dont l'essentiel est contenu dans le vers précédent :
Voici, en guise d'exemple les célèbres rejets de l'Aveugle d'André Chénier : C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,
Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre
S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants
La richesse des rimes
"pastorales" et "aurorales" sont des rimes riches ainsi que "spirales" et "cathédrales", "pareille" et "appareille".
Thèmes parnassiens
-
goût pour la mythologie
- repli sur soi, tentation de la tour d'ivoire du poète
- l'art pour l'art
- réseau de métaphore
- fluidité musicale

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