29/03/2017
Verlaine expliqué

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VERLAINE : Monsieur Prudhomme(Poèmes saturniens/caprices V 1865)




Bourgeois de Molière

Poème
" Monsieur Prudhomme"

"Monsieur Prudhomme" est le 5 ème poème de la section intitulée "Caprice" des Poèmes Saturniens
Liste des poèmes saturniens

Il est grave : il est maire et père de famille.
Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux
Dans un rêve sans fin flottent insoucieux,
Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.

Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille
Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux ?
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille 

Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,

Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles

Plan de commentaire
1 Une poésie sociale et satirique
2 Des préoccupations matérielles
3-Une parodie du romantisme


C'est le premier poème publié par Verlaine, alors âgé de 19 ans et c'est aussi l'un des rares poèmes satiriques des Poèmes saturniens. Par l'invention d'un bourgeois caricaturé sous les traits d'un personnage de Molière, Verlaine avec sa lyre mélancolique nous décrit la condition sociale douloureuse du poète. La poésie est un genre riche de possibilités, pouvant tout aussi bien magnifier la beauté ou des sentiments profonds qu'être comme dans ce poème un chant social opposant les poètes assimilés à des êtres barbus, en marge de la société, aux bourgeois profondément matérialistes et plus préoccupés par leur réussite matérielle que par les arts et les lettres. Le poème est un sonnet en alexandrins.

I- Une poésie sociale et satirique
De nombreux poètes ont chanté la souffrance des peuples, des pauvres, des ouvriers. Après Hugo dans "Le mendiant" défendant les pauvres, Verlaine par la caricature avec "Monsieur Prudhomme" s'attaque aux bourgeois du second Empire. Caricatural, tel est bien le portrait qu'en dresse Verlaine. Monsieur Prudhomme est le Maire de Paris et l'employeur de notre poète qui occupe en 1864, après avoir réussi le baccalauréat littéraire, de modestes fonctions d'expéditionnaire (assistant administratif) à l'Hôtel de Ville de Paris. Verlaine n'est pas un travailleur assidu et ponctuel et tout l'oppose à son employeur. Monsieur Prudhomme qui est un nom propre péjoratif pour "homme prudent" qui donne le titre et le ton au poème, satirique. Le personnage est d'apparat, l'air grave mis en relief par la coupure au premier vers, pompeux, habillé d'un faux col, mais chaussé de simples pantoufles brodées de fil d'or probablement car elles brillent sous le soleil. Les attributs vestimentaires sont exagérés, le faux col est démesuré, il engloutit l'oreille, les chaussures sont des pantoufles qui brillent pour accentuer le caractère ridicule du bourgeois que tout oppose au poète, mal vêtu, mal coiffé, à la tenue négligée. La diérèse de Monsi/eur (i-eu) au vers 8 accentue le caractère pompeux et ridicule du personnage. Étrange situation pour ce personnage bien vêtu, il souffre d'allergie, un rhume de cerveau, une rhinite, un coryza qui contraste avec sa situation importante. Par le jeu d'une tournure faussement interrogative "Que lui fait", Monsieur Prudhomme, malgré son apparence rêveuse semble indifférent aux charmes de la nature, au chant des oiseaux, aux fleurs printanières. Verlaine est un poète, il aime la nature, le renouveau de la vie et de la nature au printemps, les chants de l'amour des oiseaux. Notre poète est aussi un rêveur, il regarde le ciel, le soleil, a la tête dans les nuages. Tout le différencie de ce bourgeois dont le soleil n'a de fonction que de faire briller ses chaussures. Le poème s'articule en deux parties terminées par la même phrase légèrement modifiée "Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille", une sorte de refrain riche de ses allitérations en "p" et "l" donnant à cette phrase une connotation de légèreté qui contraste avec la gravité et la sévérité du personnage.
Le changement dans l'ordre des mots de "pantoufles", une caricature des chaussures à la rime à la fin du poème accentue le caractère volontairement caricatural du bourgeois du second empire en l'assimilant au bourgeois de Molière.

II- Des préoccupations matérielles
La satire du poème est répartie sur deux personnages, le Maire mais aussi le gendre, Monsieur Machin qu'il souhaite. Les préoccupations bourgeoises et matérialistes sont tournées en dérision, il s'agit de la conservation sociale. Monsieur Prudhomme recherche le gendre idéal, il doit lui ressembler car c'est lui le modèle de société, il devra être riche, politiquement correct, au centre, être botaniste pour s'occuper du jardin car notre bourgeois semble allergique à la nature, et il devra aimer les bons repas, être pansu. Monsieur Prudhomme apparaît cependant dans le premier quatrain rêveur, pensif comme un poète, il n'en est rien, il ne pense qu'au mariage de sa fille. L'enjambement du vers 3 "Dans un rêve sans fin flottent silencieux" détaché de "Ses yeux" du vers précédent confère au rêve, à la pensée du personnage une durée inhabituelle, presque obsessionnel qui peut induire en erreur le lecteur pour mieux le détromper ensuite par ses réelles intentions. Monsieur Prudhomme ne rêve pas d'un paysage printanier, il en est allergique.

III- Une parodie bourgeoise du romantisme
La poésie qui occupe le deuxième quatrain est assez conformiste, c'est la nature bienveillante que l'on trouve chez les romantiques, un ensemble de stéréotypes avec la régularité monotone de l'alexandrin. Les caractérisations de la nature se limitent à une périphrase classique "l'astre d'or" pour désigner le soleil, la couleur basique "verte" et l'association rebattue du "printemps en fleurs". Cette simplicité constitue en soi une parodie de la seule poésie comprise et acceptée par la bourgeoisie d'affaire de l'époque, une sorte de romantisme jadis pourfendu, que l'on retrouve ici légèrement appauvri mais dont le bourgeois est assez indifférent. Le poètes comme les romantiques au début du siècle sont pour la bourgeoisie toujours contre le progrès et représentent des dangers. Ce sont des êtres improductifs, paresseux, ils ont souvent la tête dans les nuages, rêvent mais ils sont aussi séduisant et peuvent constituer un danger. Les termes décrivant le poète barbu, mal peigné et paresseux pourraient paraître péjoratifs s'ils ne correspondaient trait pour trait à Verlaine lui-même. Le poète est un danger qui provoque "l'horreur".

Conclusion
Verlaine en même temps qu'il apparaît lui même dans ce sonnet comme un être marginal, mal intégré dans la société, réprouvé, nous donne un aperçu d'un art authentique dont il maîtrise tous les mécanismes. Verlaine, avec un langage poétique original et une lyre très personnelle, arrive à nous émouvoir.

Vocabulaire
Expéditionnaire
Ou commis expéditionnaire. Qui a pour tache de faire les expéditions, les copies du courrier.
Caricature
Dessin, peinture qui par l'exagération de certains traits choisis donne d'un personne une représentation satirique, représentation déformée de la réalité dans une intention satirique ou polémique exemple dans le texte, les pantoufles.
Sonnet
Poèmes de deux quatrains suivi de deux tercets. Généralement les quatrains sont la thèse et les sonnets, l'antithèse.
Faux col ou fraise
Collerette
Coryza
Rhume de cerveau, rhinite allergique.
Pantoufles
Chaussure d'intérieur sans talon.
Pantouflard
Casanier, qui aime ses aises, son confort
Bourgeois
Citoyen jouissant de certains privilèges, traditionaliste, conservateur.
Botaniste
Spécialiste de botanique, science des végétaux.
Maroufles
Maraud, coquin, fripon


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