30/11/2015 Accueil
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Sujet de poésie Bac 1ère L 2002

DISSERTATION : dans quelle mesure la poésie vous semble-t-elle particulièrement apte à susciter une remise en question du langage ?


Pour la poésie au départ, il s’agissait de mettre en forme des rythmes, des rimes, d’imprimer dans l’esprit du lecteur des textes faciles à mémoriser. « Sur », « J’écris ton nom », « j’écris ton nom », « liberté » chante Eluard, les mêmes mots reviennent sans cesse dans le poème « Liberté » et produit une étrange musique comme un appel au combat, à la résistance. « Bien placés bien choisis, Quelques mots font une poésie » écrit Queneau, ce n’est pas aussi simple que cela.

La poésie, un dépassement du langage ordinaire

Un poète c’est avant tout un artiste qui a un moi plus sensible, une connaissance aigue du monde et des hommes, qui essaye de créer un nouvel univers reprenant la signification grecque de la poésie, poien en grec signifiant créer. Cette création s’accompagne d’une modification de la réalité, d’une expression dans une langue originale, inhabituel, plus esthétique, pour forcer le lecteur à réagir, face à lui et face au monde. La poésie est souvent plus impression que compréhension, le poète jouant plus sur la sensibilité que sur la raison. On cite souvent le remplacement par un passant poète du panneau d’un aveugle, « Aveugle de naissance » par «Le printemps va venir, je ne le verrai pas ». Cette phrase contraste avec la simplicité habituelle de ces panneaux pour suggérer des images, des contrastes, un lyrisme avec l’emploi du « je ». Le langage poétique s’oppose au langage quotidien, il est plus personnel, plus complet, il fait appel à un effort de compréhension, à l’imagination, à l’utilisation de nombreuses métaphores qu’il faut décoder, à de nombreux synonymes. Pour exprimer des termes ordinaires, l’onde remplacera l’eau par exemple. La poésie remet en cause la syntaxe traditionnelle, le poète joue sur la musicalité, varie les sonorités avec les assonances, les allitérations)

Comme dans cet exemple d’allitérations en « s » dans le vers d’Andromaque de Racine «Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes». La poésie est souvent un condensé d’écriture, sans même de ponctuation comme chez Eluard, les phrases sont souvent des successions de phrases nominales sans liens, car elles s’adressent à la sensibilité, à l'émotion, plus qu'à la raison, mais elle se veut convaincante, persuasive, exprimant des idées sous-jacentes. La poésie est un condensé d'écriture en peu de mots qui rassemble une grande quantité d'émotions en peu de termes et s’oppose aux autres formes littéraires comme la prose ou le théâtre qui sont souvent de longs développements. Ainsi avec « il a deux trous rouges dans la poitrine » Rimbaud avec son poème « Le Dormeur du Val», nous dépeint en quelques lignes toute l'horreur de la guerre que l'on retrouve dans la littérature en prose dans de longs développements. Le poète cherche à obtenir des associations d'univers différents, végétal, animal, minéral, qui font appel à la sensibilité de chacun, on dira un ciel gris, le poète de ciel gris de cristal, l’ajout du cristal donne à la couleur du ciel grise une autre vision que celle d’un ciel triste.

La poésie utilise aussi son propre langage

On a souvent associé la poésie à une écriture versifiée, il n’en est rien, la poésie utilise les mêmes idées et le même langage que les autres formes de littérature, elle n’est pas la langue d'un autre monde, n’est pas détachée du réel, véhicule les mêmes personnages que les autres formes littéraires en essayant d'utiliser les mots qui vont au plus près des choses. Beaucoup de poètes, Baudelaire, Rimbaud, après s’être exprimés en vers ont utilisé la prose. Mais la réduction syntaxique peut être telle qu’on finit pas ne plus rien comprendre. La littérature a pour but d'exprimer une perception des choses de telle manière que le lecteur la comprenne mais la poésie est particulière en ce sens que le poète crée parfois sa propre langue pour jouer plus librement avec elle. Rimbaud donne de la couleur aux voyelles, a noir, e blanc, i rouge, u vert, o bleu, il faut beaucoup d’imagination pour le suivre dans son raisonnement. C’est l'écueil de ce jeu subtil, celui de sombrer dans un hermétisme sous couvert de poésie. La poésie, si elle veut rester accessible à tous et non à quelques initiés doit respecter des règles acceptées par tous et s'inscrire dans un univers cohérent et organisé. Les Illuminations de Rimbaud s’inscrivent dans cette création d’un nouveau langage, une alchimie verbale mais qui peut prêter à bien des interprétations. Si la poésie suscite une remise en cause de la syntaxe traditionnelle, elle ne doit pas cependant détourner le lecteur qui risque de ne plus rien comprendre à une écriture trop condensée ou qui ne voudrait rien dire. La poésie par les images, les sons, n’a pas besoin d’un langage compréhensible, elle ne vise pas à la compréhension par un langage appris mais à l’impression et à l’universalité.

La poésie se rapproche de la peinture

La poésie n'est pas porteuse de plus de sens que le discours ordinaire mais elle elle l'exprime différemment avec d’autres outils qui donnent à cette écriture particulière de mots, d’images et de musique une meilleure efficacité sur l’émotion. La poésie cherche à émouvoir. Sur le même thème des horreurs de la guerre on peut lire de nombreux livres, voir un film « La vie est belle », regarder la fresque de Picasso « Guernica » ou lire le poème d’Eluard ayant le même titre. La peinture n’a pas de langage particulier, les tableaux de peintres n’exigent aucun langage particulier, le tableau de «  La Joconde » est vu avec la même émotion par des personnes aux langages et aux cultures différentes. Eluard lorsqu’il écrit « Visage bon au feu visage bon au fond » une succession de phrases nominales, cela suggère au lecteur des images de combattant dont la vie a peu d’importance. Le poète joue sur la force des images que connotent les mots pour frapper l’imagination et faire passer ses idées ou plutôt pour nous donner sa vision du monde. La poésie est un genre bref, allusif qui suggère plus qu’il ne dit et donc prend les détours de l’imagination pour atteindre indirectement le lecteur et activer sa réflexion. Certains poèmes ne se comprennent que dificilement ou même parfois pas du tout, Rimbaud à qui sa mère demandait « qu’est-ce que cela veut dire ? », répondait « Cà veut dire, ce que çà veut dire », où dans une autre poésie des illuminations, « j’ai seul la clef de cette parade sauvage ». On n’est guère plus avancé si on cherche l’idée sous-jacente ou directive du texte. Le poète invente parfois un monde qui n’existe pas, des fleurs arctiques comme dans « Barbare » de Rimbaud dont il précise qu’elles n’existent pas. La poésie s’apparaît donc bien plus à une vision d’un monde que d’un exposé d’idées, ce monde pouvant exister en réalité ou seulement dans l’imagination du poète. Le poème peut aussi jouer non seulement sur la syntaxe mais sur la calligraphie, Guillaume Apollinaire dans son poème voyage fait des images de rail avec quelques mots ou joint le dessin d’un poteau que l’on trouve le long des voies. C’est pourquoi la vision d’un poème s’apparente plus à une peinture qu’à une description littéraire. Le poème « Le vent » de Verhaeren est connu en de multiples versions dans lesquelles certains vers ont changé de place comme sous l’effet du vent. La poésie, en ne se référant pas à quelque chose de connu, à un langage particulier devient autant intemporelle pour traverser le temps et transcender la réalité qu’universelle. En ce sens elle est un art à elle seule avec un langage qui lui est propre ou qu’elle essaie d’inventer. Les vers ont souvent le sens qu’on leur prête, le sens que le lecteur leur donne et qui ne s’ajustent qu’à lui, à son moi, à son langage, à la perception imaginaire, logique, visuelle, sonore qu’il en a. C’est souvent une erreur, contraire à la nature de la poésie de prétendre que tout poème a un sens véritable et un seul, unique, conforme pour tous. Si la poésie suscite une remise en cause du langage, elle ne doit pas décourager le lecteur ou être trop incompréhensible ou désinvolte. Le langage courant est une contrainte qui peut être paralysante et de nombreux poètes ont cherché à se libérer des règles, la poésie le permet, Eluard a supprimé dans la majorité de ses textes la ponctuation sans que la compréhension de ses textes n’en soient affectés car ce n’est pas le sens que l’on recherche.

Conclusion


La poésie est toujours riche de métaphores, d’images qui nous renvoient à des sensations, des odeurs, des parfums, par un jeu de correspondances habiles. Il y a toujours un rapport spécifique entre le mot, l’image et l’idée en poésie. Plus les associations sont surprenantes et inhabituelles, plus l’idée prend de force. Ainsi Hugo ne fait pas meilleur plaidoyer pour le mendiant qu’en citant « son manteau tout mangé par les vers qui à la lueur de la braise semble un ciel étoilé, des constellations », l’image grandiose d’un manteau qui se transforme en voûte étoilée ne laissera pas le lecteur indifférent. Certains esprits pragmatiques restent cependant insensibles à une logique qui touche le cœur plus que l’esprit et cela réduit l’efficacité de la poésie dans l’expression des idées. Les poètes ont souvent cherché à s’éloigner des règles du langage compris par tous, Eluard s’est affranchi de la ponctuation. Le langage peut apparaître comme une contrainte, un frein à l’imagination, à la modernité que l’on attend d’une poésie.
La poésie apparait plus que le théatre, le roman ou d'autres moyens littéraires plus apte à susciter cette libération des contraintes de la langue dans la mesure ou elle repose sur des images, des sons, des formes, à condition que les images, les sons, les formes aient une représentation accessible à tous et non à quelques initiés.

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