11/10/2017
Verlaine expliqué

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VERLAINE : Ô vous, comme un qui boite au loin... (1873)




Cheval d'orgueil de Claude Chabrol

Poème
ô vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies

"Ô vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies" est le texte VI de la 1 ème section de "Sagesse" (avant Les faux beaux jours ont lui).

Ô vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies,
Toi, cœur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui,
C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui
De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.

Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies
Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,
Bon voyage ! Et le Rire, et, plus vielle que lui,
Toi, Tristesse, noyée au vieux noir que tu broies !

Et le reste ! - Un doux vide, un grand renoncement,
Quelqu'un en nous qui sent la paix immensément,
Une candeur d'âme d'une fraîcheur délicieuse...

Et voyez ! notre cœur qui saignait sous l'orgueil,
Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil
À la vie, en faveur d'une mort précieuse !

Éléments de syntaxe
Verlaine préfère coordonner les éléments de la phrase (le plus souvent par et) plutôt que les subordonner. La coordination convient mieux au rendu des sensations vagues ou des impressions éphémères que les conjonctions de subordination, mieux adaptées au maniement des concepts. Par exemple lorsque Verlaine évoque son idéal féminin dans " Mon rêve familier " ou ici "Et le Rire (avec une majuscule), et, plus vieille que lui, Et le reste ! Et voyez.

Commentaire rédigé

1- un dialogue avec sa conscience
2- Les pièges de l'existence
3- Le monde à témoin

Introduction
Comme tous les poèmes de sagesse il s'agit d'un dialogue entre le Christ et l'âme de Verlaine qui alterne les exhortations divines et les réticences humaines. Le poème commence par une interpellation de Dieu qui apostrophe Verlaine, "Ô vous, là bas, comme un boiteux....l'homme des Chagrins et des Joies" et se poursuit par l'objection de Verlaine "Mais c'était hier, j'avais le cœur saignant, aujourd'hui je ne suis qu'amour". Le poème a la forme d'un sonnet régulier répartis en deux quatrains à rimes embrassées et deux tercets d'alexandrins, forme consacrée par Du Bellay dans ses regrets et qui convient à l'image du poète qui souhaite avec cette forme classique rentrer dans le rang et intégrer la normalité.

I-Un dialogue avec sa conscience
Verlaine s'adresse à lui même, à sa conscience, à son âme, en utilisant alternativement le vouvoiement puis le tutoiement pour marquer le changement d'énonciateur. La voix divine, appelons la comme cela, utilise le vouvoiement comme jadis l'agneau en s'adressant au loup dans la fable de la fontaine. Le vouvoiement donne ici l'impression de s'adresser à vieillard infirme claudiquant, infirme à qui on doit un respect. L'interjection Ô qui précède le vous doit être pris dans son sens général d'admiration, plutôt que dans un sens d'agacement, l'éternel semblant apprécier cette conversion d'un ancien pécheur. Les Chagrins et les Joies avec des majuscules sont des substantifs personnifiés qui se rapportent à son déchirement sentimental entre Mathilde et Rimbaud. Le tutoiement est un signe de familiarité, d'intimité, d'égalité, de fraternité. Souvenons nous d'un autre poème de la seconde section de Sagesse, "Le ciel est par dessus le toit", "et toi que voilà, qu'as-tu fait ?". Aujourd'hui par le jeu métaphorique cœur-amour-feu, son cœur brûle, flambe, a des couleurs rouges incandescentes. Dès le premier vers nous avons l'image d'un infirme boiteux qui se déhanche, déséquilibré, claudiquant par l'hésitation de son cœur qui saigne. On retrouve dans Sagesse une symbolique religieuse qui apparaît ici dans le cœur qui saigne et qui rappelle le calvaire du christ sur la croix. La présence envahissante de la tristesse dans la vie du poète est mise en relief par son rejet sur le vers suivant, et la précision sonore de la vielle, un instrument à corde au son plaintif. Aujourd'hui ce calvaire est bien fini, tout est fini, tout a fui. Cette alternance des moments passés faits de hauts et de bas, de vieux bonheurs et de vieux malheurs prend avec la file d'oie une connotation de manque de discernement, de la sottise humaine. On se souvient de ces oies sacrées du capitole qui effrayées dans la nuit alertèrent les romains de l'attaque des gaulois alors que tous les gardes n'avaient rien observé. La poussière du chemin suggère la vanité des voyages de l'âme toujours en quête d'un ailleurs.

II-Les pièges de l'existence
"Tous les pieds ont lui" prennent ici une connotation péjorative de la facticité de la lumière mondaine, lueur illusoire de toute âme à la recherche de l'absolu, de la réussite. La perversité de la lumière qui s'accompagne de l'éclat factice du verbe luire apparaît en maints endroits de Sagesse, ce sont les "faux beaux jours qui ont lui tout le jour", ou "l'espoir qui luit comme un brin de paille", "les coqs des clochers des villages qui luisent dans les nuages" ou enfin "l'éclair qui va luire". L'homme est naturellement attiré par la brillance, l'éclat, qui apparaissent comme des signes de richesse, de rayonnement, reproduisant l'éclat céleste de l'étoile. Les pieds de notre poète ont lui sur le chemin poussiéreux comme les "faux beaux jours" avaient lui à l'horizon des plaisirs terrestres, mirage d'une lumière attirante mais trompeuse. Vanité de l'homme toujours à la recherche d'une vie brillante dans le chemin obscur de la vie. Bon voyage est une formule banale qui autorise une double acceptation, celle de souhaiter à une personne de profiter des agréments d'un dépaysement ou celui de se réjouir d'un départ mettant fin à une présence difficile. Bon voyage a ici ce second sens, il se félicite de s'être débarrassé tout à la fois de son passé de bonheurs et de malheurs, des rires mais surtout de cette tristesse qui semble envahissante au poète.

III-Le monde à témoins
Dans le premier tercet, le regard du prisonnier se tourne vers sa nouvelle réalité, le dénuement de la cellule, le renoncement à la célébrité littéraire mais aussi à des anciennes passions pour Mathilde et Rimbaud, notre poète en retire un équilibre, une paix intérieure considérable, que l'on ne peut mesurer tellement elle est importante. Son âme désormais purifiée lui procure des délices insoupçonnés. Il en appelle à la conversion de tous en prenant le monde à témoins. Et "Voyez" qui commence le dernier tercet apparaît comme une invitation à observer les résultats si l'on suit sa voie. Il universalise sa foi, il utilise des formules chrétiennes. "Notre cœur" répond étrangement au "Notre père" de la prière chrétienne pour universaliser l'orgueil humain dont chacun doit maintenant se repentir pour accéder à la plénitude d'une nouvelle vie qui sera "amour" et enterrer l'ancienne qui n'était qu'une alternance de peines et de joies,

Conclusion
On aura compris que l'orgueil, l'opinion trop avantageuse de soi est un danger, une illusion qui procure des joies mais aussi des détresses. Le dénuement, l'absence d'ambition, l'humilité semblent pour Verlaine des qualités qui procurent une paix intérieure et d'immenses plaisirs. Il invite chacun d'entre nous à en faire autant.

Vocabulaire
Orgueil
Opinion trop avantageuse de soi, fierté. Le contraire, l'humilité
L'âme
Principe des facultés morales, sentimentales, intellectuelles.
Candeur d'âme
Pureté d'âme, innocence.
Boiter
Incliner le corps, plus d'un coté que de l'autre en marchant.
Chagrins
Peine morale, affliction
Joies
Plaisirs, satisfactions
Flamber
Brûler d'un feu vif
Vielle
Non ce n'est pas vieille. Instrument de musique à cordes actionné par une sorte de manivelle. Son plaintif.
Immensément
Que l'on ne peut mesurer, illimité, très étendu, considérable.

L'historique de la liaison Verlaine/Rimbaud
En septembre 1871, Rimbaud débarque à Paris, invité par Verlaine à qui il a envoyé ses poèmes. Verlaine, de 10 ans plus âgé que lui, est fasciné et tombe sous le charme. Rimbaud, lui, voit en Verlaine un compagnon capable de le suivre dans sa quête de Voyant, et considère son homosexualité comme une étape de son expérience de la connaissance universelle. Hélas ! Verlaine est un être soumis, tiraillé entre l'amour qu'il éprouve pour sa femme Mathilde et sa passion pour Rimbaud. Ils vivront moins de deux ans ensemble, vie commune qui s'achèvera par un drame. A la suite de différents Verlaine quitta seul Londres et Rimbaud sur son insistance le rejoignit à Bruxelles le 8 juillet. A quatre heures le 10, Verlaine entra dans la chambre, ivre, un pistolet au poing qu'il venait d'acheter chez l'armurier de la galerie Saint-Hubert. Pour l'empêcher de partir, il tira sur Rimbaud et le blessa au poignet gauche. Rimbaud se fit mettre un bandage, et, désirant toujours retourner à Paris, se rendit à la gare du Midi. Mais sur le chemin, un faux geste de Verlaine alarma Rimbaud, fiévreux : il prit peur qu'il sortit à nouveau son revolver et appela un agent de police. Tous deux furent conduits au poste pour un premier interrogatoire par le commissaire, suivi d'autres, de dépositions et de déclarations, puis finalement de l'acte de renonciation de Rimbaud.
Verlaine fut incarcéré à la prison de Mons. Rimbaud, quant à lui, retourna chez lui, dans les Ardennes, et y écrivit Une saison en enfer. Rimbaud s'enfuira ensuite en Europe puis en Afrique et effacera son existence passée dont il parlera une fois comme de " souillures ". Verlaine, lui, ne l'oubliera jamais, et contribuera à la postérité de l'œuvre de son ancien amant.


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