29/03/2017
Verlaine expliqué

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VERLAINE : Ballade : A propos de deux ormeaux qu'elle avait (1888)


j'ai presque peur en vérité

Ballade : A propos de deux ormeaux qu'elle avait

Mon jardin fut doux et léger,
Tant qu'il fut mon humble richesse :
Mi-potager et mi-verger,
Avec quelque fleur qui se dresse
Couleur d'amour et d'allégresse,
Et des oiseaux sur des rameaux,
Et du gazon pour la paresse.
Mais rien ne valut mes ormeaux.

Dans ma claire salle à manger
Où du vin fit quelque prouesse,
Je les voyais tous deux bouger
Doucement au vent qui les presse
L'un vers l'autre en une caresse,
Et leurs feuilles flûtaient des mots.
Le clos était plein de tendresse.
Mais rien ne valut mes ormeaux.

Hélas ! Quand il fallut changer
De cieux et quitter ma liesse,
Le verger et le potager
Se partagèrent ma tristesse,
Et la fleur couleur charmeresse,
Et l'herbe, oreiller de mes maux,
Et l'oiseau, surent ma détresse.
Mais rien ne valut mes ormeaux.

2-ENVOI
Prince, j'ai goûté la simplesse
De vivre heureux dans vos hameaux :
Gaîté, santé que rien ne blesse.
Mais rien ne valut mes ormeaux.

À Léon Vanier.
Léon Vanier (Paris, 27 décembre 1847 - 11 septembre 1896), est un éditeur et un libraire français, célèbre entre autres pour avoir été le premier à publier Paul Verlaine.

Commentaire rédigé
La ballade, poème du Moyen-âge remis à la mode par La Fontaine n'est guère pratiquée au XIXème siècle. Verlaine s'essaye ici à cette forme contraignante dans le cadre d'un retour en arrière probablement dans le jardin de son enfance où trônaientdeux ormes qui ont gardé le souvenir de son enfance. Verlaine reprendra la même forme de poème dans sa célèbre ballade à Louise Michel

Plan du commentaire

1-La nostalgie d'une vie champêtre
2-L'arbre un témoin idéal
3-Un repentir

La nostalgie d'une vie champêtre
C'est avec des mots simples que Verlaine nous décrit la satisfaction qu'il trouve dans le cadre naturel du jardin de son enfance partagé entre les légumes et les arbres fruitiers. Le bonheur se résume à la simplicité, des fleurs que l'on offre pour témoigner son amour et une pelouse pour s'allonger et se détendre. Dans ce cadre verdoyant et fleuri, le regard s'arrête sur deux arbres, deux arbres communs, des ormes, âgés de plusieurs dizaines d'années et qui apparaissent comme les les témoins d'un temps passé, de la fugacité d'une jeunesse heureuse, innocente, insouciante. C'est bien ce que recherche Verlaine en revenant dans ces lieux, retrouver un témoin de son bonheur passé lorsqu'il ne possédait rien. Ces deux arbres sont personnifiés, ils communiquent entre eux, ont des gestes amicaux l'un pour l'autre, font de la musique avec leur feuilles. Verlaine s'était cru un temps matérialiste, il rechercha gloire, avantages et reconnaissance, il le cria quelquefois par bravade ou par contagion. Mais notre poète entre 1873 date de sa rupture avec Rimbaud et cette année 1888 a beaucoup changé, il a bien vieilli, est devenu chrétien, et vit dans la plus grande pauvreté. Sous sa mince écorce positiviste, il apparaît dans ce poème profondément romantique, cherchant confusément une vie mystérieuse sous l'écorce de la matière, le contraire d'un matérialisme. Notre poète, au départ fou perdu dans l'aventure, extasié le jour et halluciné la nuit apparaît résigné dans son sort et il retrouve ici au contact de la nature la simplicité et l'honnêteté de la vie simple, de la vie rustique.

L'arbre, un témoin idéal
Si Verlaine apprécie les fleurs, le gazon, ce ne sont que des plantes éphémères dont la vie est trop brève pour prétendre être des témoins d'une existence humaine. La fleur, l'herbe, l'oiseau qui étaient présentes au moment de son départ et qui ont partagé sa tristesse ont depuis longtemps disparu. Seul l'arbre par sa longévité peut se souvenir d'événements anciens. "Mais rien ne valut mes ormeaux" qui apparaîtà la fin de chaque strophe comme un refrain insistant, un envoûtement montre bien que seul l'arbre peut pérenniser le souvenir de son enfance plusieurs années plus tôt. "Tout ce passé dormant aux pieds du bois superbe", Verlaine veut nous faire prendre conscience du dessous fabuleux des choses. L'obsession de l'amour est rédhibitoirechez Verlaine, elle était permanente dans Sagesse, elle donne le thème de ce recueil. Verlaine est un mal aimé, sa liaison avec Rimbaud y est pour beaucoup. Même si le recueil Amour dont fait partie ce poème est consacrée en majeure partie à la seconde liaison avec Lucien Létinois, c'est à Rimbaud que s'adresse ce poème. Verlaine continuera toute sa vie à aimer son ancien ami et l'image de ces deux arbres cote à cote nous rappelle étrangement Verlaine et Rimbaud lorsqu'ils étaient ensemble.

Un repentir
Si dans ce recueil "Amour", Verlaine se repentde son amour pour son "fils adoptif" Lucien Létinois, il dit tout le bonheur d'avoir vécu au milieu de gens simples, répudiant ainsi Rimbaud qui avait horreur des paysans et des travaux agricoles. Rimbaud, Létinois seraient donc des erreurs de parcours et le bonheur un simple contact avec des gens et des choses simples. En utilisant le mot simplesse pour simplicité, Verlaine reprend avec audace les jeux de mots de son ancien ami Rimbaud, comme un pied de nez aux paysans et à leur rusticité. Avec Verlaine, dans Sagesse comme dans Amour, nous ne savons jamais s'il est sincère ou s'il joue.

Conclusion
Dans cette ballade, Verlaine à travers la dualité de la nature, la dualité du jardin mi-potager, mi-fruitier, veut nous faire comprendre sa propre dualité. Il se disait féminin, a longtemps erré dans la corruption en prenant sa part de fautes et d'ignorances. Le nouveau chrétien fait ici pénitence appelant la nature pour qu'elle témoigne en sa faveur.

Vocabulaire

Ballade :
(du provençal ballada, danse), petit poème lyrique qui apparaît au XIVème siècle et se compose de trois strophes de huitains en général suivies d'un envoi ou d'une demi-strophe. Après avoir été rejetée par les poètes de la Pléiade, la ballade a eu un regain de popularité au XVII e siècle, grâce, entre autres, à La Fontaine. Au XIX e siècle, certains poètes de l'école du Parnasse l'ont pratiquée, surtout à cause du défi que représentait sa forme contraignante. Au XX e siècle, seulement quelques rares poètes, par nostalgie, ont continué à écrire des ballades (voir l'œuvre d'Alphonse Piché). Ce genre n'a donc pas eu de grandes répercussions en poésie après le Moyen Âge.


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