12/02/2016
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VERLAINE : J'ai presque peur en vérité (1872)


j'ai presque peur en vérité

Poème
J'ai presque peur en vérité
" J'ai presque peur en vérité " est le texte XV de La Bonne Chanson.

J'ai presque peur, en vérité,
Tant je sens ma vie, enlacée
À la radieuse pensée
Qui m'a pris l'âme l'autre été,

Tant votre image, à jamais chère,
Habite en ce cœur tout à vous,
Mon cœur uniquement jaloux
De vous aimer et de vous plaire ;

Et je tremble, pardonnez-moi
D'aussi franchement vous le dire,
À penser qu'un mot, un sourire
De vous est désormais ma loi,

Et qu'il vous suffirait d'un geste,
D'une parole ou d'un clin d'œil,
Pour mettre tout mon être en deuil
De son illusion céleste.

Mais plutôt je ne veux vous voir,
L'avenir dut-il m'être sombre

Et fécond en peines sans nombre,
Qu'à travers un immense espoir,

Plongé dans ce bonheur suprême
De me dire encore et toujours,
En dépit des mornes retours,
Que je vous aime, que je t'aime !

Éléments de syntaxe
Verlaine préfère coordonner les éléments de la phrase (le plus souvent par et) plutôt que les subordonner. La coordination convient mieux au rendu des sensations vagues ou des impressions éphémères que les conjonctions de subordination, mieux adaptées au maniement des concepts. Par exemple lorsque Verlaine évoque son idéal féminin dans " Mon rêve familier " ou ici " Et je tremble..", " Et qu'il vous suffirait d'un geste".

Commentaire rédigé
Ce poème composé de six quatrains en octosyllabes est tout simplement une déclaration d'amour dans laquelle le poète dit à la personne qu'il aime toute l'importance qu'elle représente à ses yeux. L'ensemble est à première vue assez conventionnel, mais une lecture attentive montre que ce texte va bien au-delà d'un simple jeu avec les conventions.

Dans une première lecture, ce poème peut apparaître comme une déclaration d'amour assez conventionnelle, comme pouvaient le faire les personnages des Fêtes galantes. L'amoureux, thème cher à Pétrarque, est un prisonnier enlacé à la belle qu'il aime. Verlaine reprend, pour affirmer sa dépendance à sa bien-aimée l'adjectif "enlacée ", attachée avec un lac, c'est-à-dire avec un lien. Ce thème du lien est ensuite explicité dans les strophes 3 et 4. A la façon de Pétrarque ou de ses disciples, l'amoureux se présente comme l'esclave de sa passion pour une belle, comme un esclave suspendu à ses lèvres , à un mot, un sourire, une parole, un regard, un clin d'œil, un geste.
Le thème a déjà été plusieurs fois traité par Verlaine, souvent avec une pointe d'humour. Verlaine est un sensuel mais il est et le reconnaît assez laid. Certains éléments correspondent à une tendance à diviniser la femme : les expressions " radieuse pensée ", " ravie " au sens fort de ce terme, font allusion à quelque chose qui dépasse les contingences terrestres, " De son illusion céleste ". L'expression " bonheur suprême " est de la même veine assez conventionnel. Même le basculement brutal au dernier vers du " vous " au " tu " a déjà été maintes fois utilisé, comme il le sera d'ailleurs par la suite, chez Mallarmé par exemple. On serait tenté au terme de cette première lecture de parler de mièvrerie ou de fustiger le recours aux conventions, recours, sans doute distancié mais qui n'empêche pas l'expression d'un sentiment sincère. Au travers d'anciens canevas, il est toujours possible d'exprimer des sentiments vrais.
Une seconde lecture plus approfondie va cependant nous conduire plus loin que cette déclaration apparemment sincère mais s'appuyant sur les ressources léguées par la tradition. En l'examinant d'un peu plus près, on constate que, paradoxalement, cette déclaration d'amour est presque de bout en bout l'expression d'une peur. Le " j'ai presque peur " par lequel commence le poème concerne la totalité des deux premières strophes et le " Et je tremble,... " du vers 9 qualifie son émotion. D'autres craintes sont exprimées dans les vers suivants, au vers 18 où est évoqué le risque d'un " avenir... sombre " et plus loin de " peines sans nombre ". La crainte revient encore à l'avant dernier vers où s'exprime l'idée que cet amour est impossible " En dépit des mornes retours ". Ces " mornes retours ", ce ne sont pas les retours de Verlaine dans un train de banlieue après une rencontre décevante, mais les retours de la peur, de cette inquiétude qui, lancinante, revient saper son " immense espoir". C'est une déclaration d'amour bien paradoxale pour quelqu'un qui envisage de construire sa vie avec une femme, que d'évoquer un " avenir... sombre ", rempli " en peines sans nombre ". Il est vrai que, parlant de sa peur de la perdre, il lui dit cependant toute l'importance qu'elle représente à ses yeux. Force est de constater que sur les vingt-quatre vers de cette déclaration d'amour, dix-neuf sont l'expression d'une peur sur l'avenir, et que ce qui devrait avoir l'élan d'un acte de foi, a le sentiment d'un fiasco.
L'autre paradoxe de cette déclaration d'amour est le centrage sur le " Je " de l'amoureux et le fait que nous ne savons pratiquement rien de la personne aimée. Est-elle brune, blonde ou rousse ? Nous l'ignorons. Sa voix a-t-elle une inflexion particulière, et son regard, qu'évoque-t-il ? Le texte n'apporte aucune réponse. L'histoire littéraire nous informe qu'il s'agit d'une personne et non d'un fantasme comme dans " Mon rêve familier ", mais le poème ne nous apprend rien. Le paradoxe apparaît encore plus nettement quand on examine de près la dernière strophe : " Plongé dans ce bonheur suprême "…/ …/ " De me dire "... " Que je vous aime... ", là où on attend évidemment, au terme de cette déclaration d'amour plutôt " De vous dire... ", " Que je vous aime... ". Pourquoi se le dire à lui ? Est-ce par pudeur ? ou devant le pressentiment d'un " avenir... sombre", le poète a besoin de se convaincre avant de convaincre sa bien-aimée. La dimension tragique du poème provient de cette sorte de divorce entre une destinée souhaitée et le pressentiment combattu mais toujours présent que la destinée à venir ne lui ressemblera pas.

Nous n'avons même pas l'impression de solliciter le texte quand, influencé peut-être par ce que nous savons de la suite, nous affirmons que " mornes retours" ne sont que les errances anciennes, les retombées dans l'alcool, la violence où les désordres qui ont fini par mettre un terme à l'union avec Mathilde. Même si l'on refuse cette extrapolation, le caractère tragique du poème provient du divorce entre ce " Je ne veux vous voir... Qu'à travers un immense espoir, ", et le sentiment profond que semble avoir Verlaine qu'il passera à côté de ce bonheur de l'union des âmes. La phrase qui clôt le poème, et même le poème tout entier, apparaît comme une conjuration contre le malheur faite par un magicien qui ne croit plus vraiment à son pouvoir.
Cette pièce loin d'être donc une simple déclaration d'amour mièvre et conventionnelle, se présente comme une tentative désespérée pour maintenir un peu de lumière sur un astre d'où émanent quelques lueurs mais dont le poète sait, en dépit de ses efforts de dénégation, qu'il s'agit d'un astre mort ou à court terrme promis à la mort.

La bonne chanson
I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Il. Toute grâce et toutes nuances.
III. En robe grise et verte avec des ruches.
IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore.
V. Avant que tu ne t'en ailles.
VI. La lune blanche.
VII. Le paysage dans le cadre des portières.
VIII. Une sainte en son auréole.
IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur
X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines
XI. La dure épreuve va finir
XII. Va, chanson, à tire-d'aile.
XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres.
XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe.
XV. J'ai presque peur, en vérité.
XVI. Le bruit des cabarets, la fange du trottoir.
XVII. N'est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants
XVIII. Nous sommes en des temps infâmes.
XIX. Donc, ce sera par un clair jour d'été.
XX. J'allais par des chemins perfides.
XXI. L'hiver a cessé : la lumière est tiède.

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