12/02/2016
Verlaine expliqué

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VERLAINE : Le paysage dans le cadre des portières (1870)


j'ai presque peur en vérité

Le paysage dans le cadre des portières
" Le paysage dans le cadre des portières " est le texte VII de La Bonne Chanson.

Le paysage dans le cadre des portières
Court furieusement, et des plaines entières
Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel
Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel
tombent les poteaux minces du télégraphe
Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.

Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout,
Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout
Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette ;
Et tout à coup des cris prolongés de chouette.
- Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux
La blanche vision qui fait mon cœur joyeux,
Puisque la douce voix pour moi murmure encore,
Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore
Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,
Au rythme du wagon brutal, suavement.

Commentaire rédigé
Ce poème composé de seize alexandrins de strophes irrégulières, la première de 6 vers suivie d'un quatrain et enfin une seconde strophe de 6 vers nous retrace un des nombreux itinéraires en train que Verlaine fit entre Paris et l'Écluse durant l'été 1869. (Dans certaines éditions les strophes 2 et 3 sont réunies)
1-Les impressions et la poésie des chemins de fer
Fugacité des paysages vus d'un wagon
2-Effets sonores et olfactifs
Modernité et musicalité
3-Sainte et reine Mathilde
Une oie blanche
D'une première lecture du poème se dégage l'atmosphère des premiers trajets en chemins de fers à vapeur avec le panache de fumée, l'odeur de charbon brûlé mais aussi le bercement qui vous endort et vous fait rêver. C'est un poème simple que Verlaine adresse à sa jeune fiancée de seize ans dont il vante la sainteté, "la blanche apparition". Dans "Rêve pour l'hiver", Rimbaud reprendra ce thème du voyage en chemin de fer sur le même abord sentimental.
Les impressions et la poésie des chemins de fer
Verlaine à la manière d'un peintre impressionniste décrit le phénomène optique qui fait que dans un train en mouvement, on a l'impression que c'est le paysage lui même qui bouge. Le paysage court, les paysages s'engouffrent dans un tourbillon. Verlaine nous rend compte de cette illusion de façon saisissante, ainsi le simple mouvement du train affecte par contagion tout le décor. On constate de nombreux effets d'optique, une combinaison de courbes avec le tourbillon, de lignes verticales qui dominent, le blé, les arbres, d'horizontales de fils et d'obliques de poteaux qui agrandissent espace et perspectives et concrétisent l'avancée du train L'auteur fait subir des déformations aux éléments du décor, résultat de sensations optiques, les poteaux tombent et les fils subissent un effet d'accordéon. La syntaxe, une seule phrase, sans ponctuation qui juxtapose les différents éléments du paysage crée un véritable essoufflement qu'accentue l'allitération des dentales p et b des poteaux qui tombent. Le rythme haletant des vers est calqué sur l'allure rapide du train.
Une rêverie musicale
Après l'aspect visuel, Verlaine poursuit par les sensations auditives et olfactives. Le voyageur s'il peut percevoir l'odeur du charbon qui brûle dans la locomotive aura plus de mal à reconnaître de l'eau qui bout autrement que dans son imaginaire. Le poème n'est ainsi qu'une suite d'impression faisant appel à tous les sens. L'introduction de l'odeur de l'eau qui bout marque le dérèglement des sens chez les voyageurs emportés dans cet univers inquiétant. On assiste à une sorte de personnalisation de la locomotive assimilée à une foule de géants hurlants et suant pour tirer les wagons. Verlaine recours à la chaîne dans un double sens, d'une part désigner le bruit métallique de l'engin mais aussi lui donner le sens de liaison entre deux points géographiques distants.
Sainte et reine Mathilde
-que me fait tout cela ? par ces quelques mots simples, Verlaine replace au premier rang de ses pensées, les sentiments qu'il éprouvent pour sa nouvelle fiancée Mathilde dont il vient de faire connaissance et qui réside, pour l'été, loin de lui. Ce n'est pas elle, mais une vision qui lui apparaît, elle est blanche symbole de pureté, d'innocence. Il voyage seul, ce que confirme l'emploi d'encore accolé au mot murmure. Sa jeune fiancée est absente mais il en garde le souvenir visuel et auditif. Son Nom avec une majuscule nous indique sa noble origine. Déjà dans le poème I, il comparait Mathilde Mauté de Fleurville à «la blanche apparition qui chante et qui scintille», «l'âme que son âme depuis toujours pleure et réclame», lui donnant l'image d'une fiancée rédemptrice. La blancheur est par métaphore la couleur des anges. Mathilde apparaît bien comme l'ange gardien qu'il recherche pour lui éviter de retourner dans ses errances passées et devant laquelle il est obligé de multiplier les ronds de jambe. Dans cette offrande lyrique, dans cette utilisation de la poésie pour séduire une bien jeune et bien innocente jeune fille, la musique légère et sentimentale prend toute son importance. En contraste avec le bruit d'enfer de la locomotive, c'est sa voix douce qui résonne dans sa tête et son murmure qui se mêle désormais aux tournoiement d'images pour en devenir l'élément central.
Conclusion
Ce poème en forme de déclaration d'amour qui frise le ridicule, nous montre un Verlaine essayant de séduire une jeune et innocente jeune fille par quelques afféteries, quelques ronds de jambe. On ne retiendra que la tourbillon d'images, de bruits, d'odeurs mais aussi la poésie de ces voyages en chemins de fer. Commencé par Vigny, ce thème de la poésie et de la modernité sera repris à de nombreuses reprises et avec beaucoup de succès par Blaise Cendras (le Transsibérien), Appolinaire (Calligrammes) ou Valéry Larbaud.

Vocabulaire

Mathilde Mauté de Fleurville
En 1868 Verlaine rencontre Charles de Sivry, musicien au Chat Noir, demi-frère de Mathilde Mauté de Fleurville. Fin juin 1869 il la présente à Verlaine. Verlaine fait sa demande en mariage le 18 juillet et reçoit fin juillet une réponse encourageante. Début août Verlaine est à Lécluse et Mathilde séjourne à Bouelle en Normandie jusqu'à fin septembre. De cet été datent les pièces II à XII. La pièce XIII évoquera sa rencontre avec Mathilde au domicile des parents à Paris. Les autres pièces seront composées à l'hiver.
le sifflet de la locomotive :
C'est le "klaxon" de la locomotive. La règlementation dit qu'il doit être actionné 1/4 de Mille avant tout passage à niveau public. En cas de panne du sifflet, on se servait de la clôche. Sa comparaison avec le cri de la chouette est très poétique.
Murmure :
Bruit de voix léger, sourd et prolongé
Oie blanche :
Jeune fille très innocente, très niaise
Portière :
Porte d'une voiture, d'un wagon.
Ange :
Être spirituel entre Dieu et les hommes (ange gardien).

La bonne chanson
I
"la blanche apparition qui chante et qui scintille" v 15
"La compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme
Que son âme depuis toujours pleure et réclame" v 18-19
II
"Ses yeux qui sont les yeux d'un ange" v 5
"L'intelligence vient chez elle
En aide à l'âme noble ; elle est
Pure autant que spirituelle :" v 14-15
V
"Avant que tu ne t'en ailles,
Pâle étoile du matin," v1-2
VIII
"Une sainte en son auréole,
Une châtelaine en sa tour," v1-2
XI
"La dure épreuve va finir :
Mon cœur, souris à l'avenir." v 1-2
XV
"J'ai presque peur, en vérité,
Tant je sens ma vie enlacée" v 1-2
XX
"J'allais par des chemins perfides,
Douloureusement incertain.
Vos chères mains furent mes guides." v 1-3

LA BONNE CHANSON
I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Il. Toute grâce et toutes nuances.
III. En robe grise et verte avec des ruches.
IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore.
V. Avant que tu ne t'en ailles.
VI. La lune blanche.
VII. Le paysage dans le cadre des portières.
VIII. Une sainte en son auréole.
IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur
X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines
XI. La dure épreuve va finir
XII. Va, chanson, à tire-d'aile.
XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres.
XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe.
XV. J'ai presque peur, en vérité.
XVI. Le bruit des cabarets, la fange du trottoir.
XVII. N'est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants
XVIII. Nous sommes en des temps infâmes.
XIX. Donc, ce sera par un clair jour d'été.
XX. J'allais par des chemins perfides.
XXI. L'hiver a cessé : la lumière est tiède.
Eclipse totale
Film de 1995 avec Léodardo Di Caprio (Rimbaud), Dadid Thewlis (Verlaine), Romane Bohranger (Mathilde Mauté)
Extraits
Rimbaud : - Bonjour. Je cherche Paul Verlaine.
Madame Mauté : - Etes-vous... Monsieur Rimbaud ?
Rimbaud : - Oui.
Madame Mauté : - Monsieur Verlaine n'est pas avec vous ?
Rimbaud : - Non.
Mathilde : - Il est allé à la gare vous attendre.
Rimbaud : - Il ne sait pas quelle tête j'ai, c'est difficile.
Madame Mauté : - Je suis Madame Mauté de Fleurville, la belle mère de Monsieur Verlaine (Rimbaud lui sert la main vigoureusement.). Et voici ma fille, Madame Verlaine (Rimbaud sert vigoureusement la main de Mathilde.).
Silence. Rimbaud se gratte les cheveux.
Mathilde : - Comment êtes-vous venu de la gare ?
Rimbaud : - A pied.
Madame Mauté : - Désirez-vous vous rafraîchir ?

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