Dimanche 18 octobre 2015

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VERLAINE : Pierrot 2ème poème de Jadis et Naguère, (publié en 1881)


Poème

Pierrot
"Pierrot" est le 2ème poème de Jadis du recueil Jadis et Naguère

Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux jeux dans les dessus de porte ;
Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas ! est morte,
Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.

Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair
Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte,
D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte
Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.

Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe,
Ses manches blanches font vaguement par l'espace
Des signes fous auxquels personne ne répond.

Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond

 

Plan du commentaire
I.Un Pierrot mort d'oubli
II.Un être moribond
III.L'enfer c'est l'absence

Pierrot est le second poème de la section "Jadis" du recueil "Jadis et Naguère". Il s'intercale entre "la louange de Laure et de Petrarque" et le poème célèbre "Kaleidoscope". Il s'agit d'un sonnet, deux quatrains suivis de deux tercets d'alexandrins. Ce Pierrot n'est pas celui des fêtes galantes "qui d'un saut de puce franchit le buisson" mais le mime de nos rues dans lequel Verlaine va se transposer. On aura vite compris que ce Pierrot figé, comme mort, c'est Verlaine réduit à l'oubli.
1-Un Pierrot mort d'oubli
Les postures aériennes de Pierrot, le mime des rues qui nous émerveillait sont ici accentuées par les allitérations en "l". Mais ce Pierrot est désormais oublié. On a également de lui le souvenir d'un personnage de comédie, un valet, amoureux fantasque, farceur. Ce personnage de comédie avec son costume traditionnel, sa blouse blanche qui hier encore nous émerveillait a désormais bien mauvaise allure. Nous en avons aujourd'hui l'image d'un spectre, un mort qui revient sous la forme d'un fantôme et ce souvenir nous donne des remords. Verlaine reprend ici l'image du spectre entrevu dans le vieux parc solitaire et glacé du "Colloque sentimental" des Fêtes galantes. On retrouve dans ce premier quatrain les caractéristiques du personnage traditionnel de la Comedia dell'arte, un valet, "rêveur lunaire", qui "riait aux jeux", dans sa blancheur habituelle d'innocence, d'enfance et de naïveté. A ces touches picturales, Verlaine ajoute le souvenir d'un Pierrot ami de tous, celui du "vieil air", "Au clair de la lune" qui prêtait sa plume pour écrire un mot. Nous n'avons pas la vision du spectre mais son souvenir et il nous hante, car s'il est une mort bien plus terrible, c'est celle du souvenir. Désormais personne ne fait attention à lui. C'est un "affreux bonhomme" pour reprendre une expression célèbre.
2-Un être moribond

Au fil du poème s'opère un glissement du concret à l'abstrait, du registre de la description à celui des sentiments et ce Pierrot va devenir le reflet de l'état d'âme du poète. Pierrot, mime semble avoir été foudroyé par un éclair dans le second quatrain, il est figé, bouche ouverte, réduit au silence. Il crie sa douleur. Sa blouse n'est pas "blanche' mais "pâle", adjectif qui s'utilise pour le teint d'une personne. Il y a rupture avec ce passé glorieux introduit dans le premier quatrain. Par le biais de comparaisons et de métaphores progressivement introduites, Verlaine ajoute des éléments venus de l'autre monde au décor de ce mime pour nous en donner des visions angoissantes comme celle du linceul, de la bouche béante, des morsures de ver. L'annonce de sa déchéance nous est amplifié par le redoublement du froid de la mort dans l'effroi de l'éclair. Notre Pierrot a désormais l'aspect d'un fantôme, la blancheur du cadavre. Les deux grands trous ou rampe du phosphore rappellent étrangement "les deux trous rouges au côté droit" du "dormeur du Val" de Rimbaud annonçantla mort du soldat. Mais le phosphore qui glisse sur l'eau en brûlant rampe dans l'œil traduisant une lueur qui s'éteint progressivement jusqu'à l'absence. Cette fois ci la chandelle est morte.
3-L'enfer c'est l'absence
Le titre du sonnet ne renvoie pas seulement à une réalité connue du lecteur, mais plutôtà la vision négative du poète. Le personnage qui n'est plus ce qu'il était, devient tellement évanescent qu'il finit par ne plus se voir, disparaître, absent, mort. Lorsque ce poème est publié, Verlaine n'a rien publié depuis l'échec de "Sagesse" trois ans plus tôt et son expérience avec Lucien Létinois, il sombre dans l'ivrognerie, il lui reste cependant 15 ans à vivre, Verlaine est certainement en mauvaise santé mais il n'est pas encore mourant, il n'a pas eu le succès, la célébrité qu'il espérait, on parle peu de lui, c'est une mort littéraire. La mort littéraire et non pas physique semble bien l'élément primordial du texte. Prépare-t-il déjà sa succession ? en acteur dramatique essaie-t-il de nous mettre en garde contre le vide qu'impliquerait sa disparition ? Tous les temps du poèmes sont au passé ou au présent, nulle place pour le futur. Notre Pierrot comme Verlaine n'a ainsi pas d'autre avenir que celui de la mort. Le texte qui s'ouvrait par "ce n'est plus " se termine par " moribond ". Nous assistons de vers en vers à l'agonie de Pierrot et chaque strophe en est une étape. Le premier quatrain proposait une image révolue, vieillissante, finie, du personnage. Le second quatrain annonce la disparition, le vent froid de la mort. Le premier tercet est un cri de désespoir pour exprimer l'horrible solitude de l'artiste qui essaie encore de continuer son œuvre mais qui n'intéresse plus personne. Cet enfer, c'est le silence des autres, la mort par désintérêt. Le second tercet confirme le déclin, il ne reste plus dans ce corps sans vie qu'une petite lueur dans les yeux.

Conclusion
A travers ce Pierrot , c'est un Verlaine plaintif qui réfléchit sur son effacement de la scène littéraire. Car c'est bien de Verlaine qu'il s'agit, "son spectre aujourd'hui nous hante ", est l'image d'un Verlaine qui souffre d'avoir perdu son identité. Ses maladresses, sa gaucherie, sont ici traduite par un déhanchement des vers qui accumule les césures en dehors des hémistiches. Cette asymétrie dans les césures ressuscite cependant un "Art  poétique" fondé sur l'impair, plus musical selon Verlaine, plus déséquilibré cependant.
D'autre part, la distanciation qu'opère l'auteur en se représentant en Pierrot, indique ici sa dualité, un être fascinant et d'un autre coté un poète qui s'est perdu, et qu'on oublie. La plainte de Verlaine est bien évidemment douloureuse et émouvante mais elle est boiteuse comme la musicalité parfois un peu discordante de ces vers combien riches cependant en allitérations et assonances remarquables.

Vocabulaire
Anaphore : Reprise du même mot en début de phrase. "Et" au 4ème et au 5ème et au 13ème est une anaphore.
Allitération : Répétition d'une consonne ou d'un groupe de consonnes dans des mots qui se suivent. Nombreuses allitération en "l" (aile) qui renforcent l'unité phonique du vers.
Assonance : Répétition du même son dans un vers, ui dans bruit et nuit (v 9)
Spectre : apparition fantastique et effrayante d'un mort ; fant ôme.

Le poème Pierrot fait partie de Jadis et Naguère, l'un des derniers recueils de Verlaine publié en 1881. Verlaine dont les recueils passeront presque inaperçus de son vivant, laisse d'émouvants modèles d'une poésie sincère, sans rhétorique, et d'un art musical qui prélude aux harmonies du symbolisme.
Léon Valade
(1841-1883 est un poète parnassien. Voici une de ses lettres fameuses
Vous avez bien perdu de ne pas assister au dîner des Affreux Bonhommes. Là fut exhibé, sous les auspices de Verlaine, son inventeur, et de moi, son Jean-Baptiste sur la rive gauche, un effrayant poète de moins de dix-huit ans, qui a nom Arthur Rimbaud. Grandes mains, grands pieds, figure absolument enfantine et qui pourrait convenir à un enfant de treize ans, aux yeux bleus profonds, caractère plus sauvage que timide, tel est ce môme dont l'imagination pleine de puissances et de corruptions inouïes, a fasciné ou terrifié nos amis.


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