29/03/2017
Verlaine expliqué
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VERLAINE : Après trois ans (Poèmes saturniens/melancholia III 1866)




La maison à Lécluse

Poème
" Après trois ans"
" Après trois ans" est le 3ème poème de la première section intitulée " Mélancholia " des Poèmes Saturniens.


Liste des poèmes saturniens

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. Rien n'a changé.

J'ai
tout revu : l'humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent, comme avant
Les grands lis orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même,
j'ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.


Avec des mots simples et des images champêtres, Verlaine nous fait partager à travers ce paysage toute son émotion. Verlaine nous apparaît cependant comme un adolescent "soumis" à ses pulsions amoureuses le temps de quelques jours de vacances.

Plan de commentaire
Après trois ans est le troisième poème de la section " Mélancholia " des poèmes saturniens. Il succède à " Nevermore" dans lequel Verlaine nous fait part du souvenir obsessionnel d'Elisa. Tout ce premier recueil est rempli de la douce Elisa, la sœur adoptive du poète, son premier amour qui repoussera ses avances, affectueusement mais fermement. La quatrième pièce " Vœu" la mentionnera presque explicitement. Verlaine nous précisera également ce qu'il attend d'une compagne, une présence quasi-maternelle.

I- Le souvenir d'un été amoureux (1862)
Depuis le mariage en 1858 d'Elisa, le chagrin d'amour de Verlaine le laisse inconsolable "morne et seul". Après son mariage, Elisa quitte la famille Verlaine à Paris avec laquelle elle vivait depuis sa naissance pour vivre avec son mari une maison à Lécluse dans le nord de la France au sud de Douai. Verlaine passera des vacances d'été 1862 avec le couple et essaiera à cette occasion de reconquérir le cœur d'Elisa. Après ce séjour à Lécluse, Verlaine reviendra à Paris. "Après trois ans" raconte le retour de Verlaine en 1865 sur le lieu de ses vacances. Malgré sa résolution d'accepter son sort, Verlaine ne peut échapper à son souvenir et il éprouve le besoin comme Lamartine dans "Le lac" de revenir sur les lieux fréquentés ensemble. Le poème s'articule comme une promenade souvenir. Il pousse une porte étroite qui menace de tomber, poursuit dans le jardin une promenade matinale dans la rosée du matin et retrouve l'intimité de la tonnelle . Le lieu personnifié n'a pas changé. La personnification donne un caractère merveilleux au jardin, le tremble se plaint, les roses palpitent, le lys est orgueilleux. On retrouve dans ce sonnet la technique habituelle de Verlaine, une série d'éléments visuels, la tonnelle, les fleurs, suivis d'éléments sonores, un jet d'eau qui murmure, des roses qui palpitent. Les allitérations en "p" du premier quatrain suggèrent les bruits de pas de la promenade. Verlaine utilise également un autre procédé habituel consistant à faire un plan large sur le jardin suivi d'un plan rapproché sur la tonnelle et ses chaises de rotin, lieu de détente auprès duquel quelques alouettes familières s'approchent.

II- l'amour interdit
Le Verlaine qui trois ans auparavant a quitté Paris en 1862 pour des vacances chez sa cousine a en face de lui une femme mariée depuis 1858 même s'il s'agissait d'un mariage de convenance. Profondément amoureux, Verlaine a continué cet été là à faire des déclarations à sa muse, son inspiratrice, probablement sous cette tonnelle en l'absence du mari ainsi que de longues promenades sentimentales dans la campagne. Cela n'est donc pas en totale innocence que le dernier quatrain fait référence à une statue représentant la déesse Velléda. Cette prophétesse qui résista aux romains au 1er siècle fut reprise par Chateaubriand dans "Les Martyrs" sous la forme d'une druidesse gauloise qui tombe amoureuse d'un romain et finira par se suicider lorsque sa passion sera découverte. On sait qu'entre 1862 et 1865, Verlaine a lu les romantiques et probablement l'ouvrage de Chateaubriand. Cette divinité existait d'ailleurs au jardin du Luxembourg et était devenue le lieu préféré des rendez-vous amoureux des parisiens avant d'être détruite. Verlaine, dans ce poème, place sa statue au bout d'une avenue et non d'une allée du jardin, probablement pour mieux en minimiser sa dimension. Ainsi placée dans un espace ouvert, elle subit l'agression du temps, s'écaille au milieu d'odeurs fades de réséda.

III- Un poème pré-impressionniste
Verlaine se reconnaît impressionniste et ose espérer que le lecteur y reconnaîtra l'effort de la sensation rendue dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus éphémère, l'impression. On retrouve dans "Après trois ans", les bruits, indicateurs sonores "murmure argentin" et l'ambiance de parfums "l'odeur fade du réséda" puis les couleurs "les roses". Dans cette promenade souvenir, il y a une juxtaposition d'impressions visuelles, sonores, et olfactives parfois contrastées. Après une vue globale du jardin fleuri, le promeneur est invité à s'asseoir sous la tonnelle. Ici, sous l'intimité de la tonnelle, dans ce foisonnement de fleurs, cet accompagnement d'oiseaux, tout est propice au discours amoureux. L'effet sonore du jet d'eau qui murmure et qui ne gène pas les déclarations sentimentales rappelle la fidélité de Verlaine à ses principes, un musicien du vers et son recours permanent au vocabulaire musical.

Conclusion
Dans "Après trois ans" Verlaine nous apparaît comme un adolescent qui cherche à retrouver les premières sensations amoureuses ou à renouer un dialogue avec celle qui fut son inspiratrice et qu'il a aimé sincèrement. La tonnelle suggère des moments intimes sous sa fraîcheur. Toutefois la statue de Velléda nous rappelle que cet amour n'était pas partagé et que sa muse qui lui avait préféré par convenance un mari de circonstance quelques années plus tôt restera fidèle.

Vocabulaire
Sonnet
Poème de quatorze vers composé de deux quatrains et de deux tercets et soumis à des règles fixes pour la disposition des rimes. Le sonnet est apparu en Sicile au XIIIème siècle et a été popularisé par les poètes italiens dont Pétrarque, Dante. Il a été repris par les poètes de la Renaissance dont Ronsard. La structure des quatre rimes la plus habituelle chez les français : la rime marotique au XVIème ABBA ABBA CCD EED puis on change l'ordre du dernier tercet avec les rimes françaises des XVIè-XIXème ABBA ABBA CCD EDE.
Avec Shakespeare (XVIe-XVIIe) nous avons des sonnets avec trois quatrains et 1 distique (2 vers).
Baudelaire utilisera toutes les variations.

Velleda : la Velléda est dans ce poème une statue. Elle représente la prophétesse germanique qui fut livrée aux Romains parce qu'elle soutint en 69-70 la révolte des Bataves (peuple germanique qui habitait la Hollande méridionale actuelle) contre l'empereur romain TitusFlavius Vespasien (9-79). Velléda apparait dans les "Martyrs" de Chateaubriand sous la forme d'une druidesse gauloise amoureuse d'un romain Eudore et qui se tranchera la gorge. Avec cette figure, Chateaubriand met en scène, encore une fois, la tentation qui rapproche deux amants de cultures différentes et, pour une fois, la transgression de l'interdit. Une telle statue se trouvait dans l'ancienne Pépinière du Luxembourg, thébaïde de plusieurs générations romantiques désaffectée et saccagée à la fin de 1866. Beaucoup d'écrivains, de poètes ou de prosateurs ont parlé de cet endroit campagnard, plein de vigne et de roses, sous la protection de la Velléda. C'était le lieu favori des rendez-vous amoureux, au milieu d'un hémicycle de treillage rustique.
Réséda : plante herbacée odorante à l'inflorescence jaune rappelant le lupin.
Tremble : peuplier d'Europe dont les feuilles s'agitent au moindre vent.
Tonnelle : petite construction en treillage (bois ou fer), berceau couvert de végétation (vigne folle ou lierre) et formant abri.
Alouette : passereau d'Europe voisin de la grive
Rotin : partie de la tige du rotang, palmier d'Inde ou de Malaisie servant à faire des sièges.
Sempiternelle : continuel, perpétuel, répétition lassante
Elisa Moncomble.
C'est une cousine
recueillie à sa naissance en 1836 par la famille Verlaine (elle a 8 ans de plus que Verlaine) ou elle joue le rôle de grande sœur et de cousine. A l'âge de 18 ans Verlaine qui a été reçu bachelier en 1862 est envoyé pendant l'été en vacances à Lécluse (Département du Nord au sud de Douai) dans la maison de sa cousine qui s'est mariée par convenance cinq ans plus tôt à un certain Dujardin. Il en tomba éperdument amoureux. Elle décédera le 16 février 1867 à l'âge de 31 ans.
Figures de style et sonorités

a) Le premier champ lexical est celui de la nature
Le cadre champêtre avec la présence de fleurs et de roses idéalise la rencontre amoureuse.
b) Le second champ lexical du texte est sans doute celui du son. Il apparaît dans le silence engourdi du jardin qu'éclaire "doucement" le soleil du matin, dans le bruit du jet d'eau qui murmure. Il apparaît dans la plainte du vieux tremble et dans les palpitations des roses ou encore dans le balancement des lis dans le vent. Ce souvenir champêtre est auditif. Une promenade, des bruits, une statue, voilà le souvenir qui se reconstitue...
La statue en fin se poème sensée figer le temps s'effrite alors que rien n'a changé dans le décor naturel.
c)Le champ lexical temporel
Le temps vécu "rien n'a changé" s'oppose au temps réel "la statue s'effrite" dans une sorte de décalage.
d) Le champ lexical spatial
On retrouve la préférence de Verlaine pour les espaces fermés plutôt que les espaces ouverts. Le jardin espace fermé par une grille en début de poème s'oppose à l'avenue espace ouvert au bout de laquelle se trouve la statue semblant symboliser l'endroit des idylles.
e) Le champ olfactif
Fidèle à Baudelaire et à ses parfums, Verlaine termine son poème par une sensation olfactive fade.


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