29/03/2017
Verlaine expliqué

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VERLAINE : A une femme (Poèmes saturniens/melancholia VII 1866)




Poème
A une femme

"A une femme" est le 7ème poème de la section initiale Melancholia des Poèmes saturniens.
Liste des poèmes saturniens

A vous ces vers de par la grâce consolante
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
De par votre âme pure et toute bonne, à vous
Ces vers du fond de ma détresse violente

C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme un cortège de loups
Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante !

Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien !

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,
- Chère, - par un beau jour de septembre attiédi

Le titre est pris à "Feuilles d'automne" de Victor Hugo
A une femme

Enfant ! si j'étais roi, je donnerais l'empire,
Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux
Et ma couronne d'or, et mes bains de porphyre,
Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire,
Pour un regard de vous !

Si j'étais Dieu, la terre et l'air avec les ondes,
Les anges, les démons courbés devant ma loi,
Et le profond chaos aux entrailles fécondes,
L'éternité, l'espace, et les cieux, et les mondes,
Pour un baiser de toi !

Verlaine

Vœu
(non commenté) poème IV sur VII de Mélancholia des Poèmes saturniens

Ah ! les oaristys ! les premières maîtresses !
L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
La spontanéité craintive des caresses !
 
Sont-elles assez loin toutes ces allégresses
Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers
Le printemps des regrets ont fui les noirs hivers
De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !
 
Si que me voilà seul à présent, morne et seul,
Morne et désespéré, plus glacé qu’un aïeul,
Et tel qu’un orphelin pauvre sans sœur aînée.

 
Ô la femme à l’amour câlin et réchauffant,
Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,
Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant 

Plan de commentaire

I- La femme sujet d'inspiration du poète
Si dans le poème précédent "Mon rêve familier", Verlaine nous faisait entrer dans l'intimité de son rêve, le rêve devient ici un hideux cauchemar et l'étrange femme vue en rêve devient ici celui d'une grâce consolante, une grande sœur que le poète n'a jamais eue. C'est une femme gracieuse, au regard doux, romantique, avec de grands yeux dans lesquels on perçoit le rire ou les larmes. C'est une femme honnête, sincère, qui a une âme pure et bonne. Dans le dernier tercet, elle s'éloigne un peu du schéma idyllique en ayant des soucis mais qui sont porteur d'espoir, de vie comme les hirondelles qui annonce le renouveau de la nature au printemps.
- Le vouvoiement
Verlaine dédie ces quelques vers à une inconnue, sa muse, qu'il vouvoie. Il retourne en quelque sorte à leur auteur, à vous, sa création, car la femme est pour lui la muse incontournable dont il a besoin et qui lui a permis d'écrire ce poème. Sa création artistique est provoquée par la grâce consolante que lui donne le regard de sa muse. On retrouve ici l'éternel thème de l'inspiration poétique. Le vouvoiement est utilisé car il s'adresse dans ce premier quatrain à sa muse. Il précisera dans le dernier tercet les qualités de la femme qui malgré les soucis conserve les charmes d'un bel après-midi de fin d'été. Le premier quatrain et le dernier tercet décrivant la femme, la destinataire embrassent les deux strophes médianes, autoportrait hideux de l'auteur comme une sorte de protection bienfaisante à ses malheurs.
- L'emploi des adjectifs démonstratifs
Verlaine pour accentuer que le poème s'adresse bien à une destinataire multiplie les adjectifs démonstratifs, ce, ces et possessifs votre, vos. Ces adjectifs renforcent l'idée que le poète s'adresse bien à un interlocuteur qu'il cherche à convaincre.
- L'effet des répétitions
Les répétitions, "à vous, ces" qui sont souvent d'apparentes maladresses produisent ici un effet d'envoûtement pour mieux insister sur la réelle intention de Verlaine et l'importance de ce moment. Les vers qu'il a composés ont été inspirés par la grâce de cette femme au contour mal défini et ne sont destinés qu'à elle seule.

II-Un poète hideux et souffrant
Après la description mélodieuse, apaisante et gracieuse, du premier quatrain, les deux strophes suivantes nous décrivent un Verlaine dont les rêves sont des cauchemars qui ensanglantent sa situation. Par l'exclamation " hélas ", Verlaine déplore l'absence de cette présence consolante à ses côtés. Il ne s'agit plus ici du rêve d'une rencontre possible mais au contraire de celui d'une rencontre impossible.
-La souffrance solitaire de Verlaine
En multipliant le pronom "je", Verlaine insiste sur sa souffrance, mais aussi sur sa solitude. Il explique sa souffrance par des personnes jalouses, méchantes, des loups. Il explique que lui aussi a été chassé du paradis terrestre. C'est l'autoportrait d'un poète grimaçant sur son sort qui fait des rêves effrayants et angoissants, bien loin du plaisir onirique.
- Sa progression
La souffrance de Verlaine est ici amplifiée par l'exclamation Oh! En tête du premier tercet, la répétition de souffre, le qualificatif affreusement et le gémissement. La souffrance d'Adam chassé du paradis terrestre est bien mince comparée à la sienne.

III- L'archétype de la sœur aînée dont il est orphelin
S'il n'est pas question d'une femme en particulier mais d'une femme que Verlaine nous invite à découvrir, elle est l'archétype d'une sœur aînée consolante, admiratrice qu'il n'a pas eu et dont il se dit orphelin dans "Vœu", "Et tel qu'un orphelin pauvre sans soeur aînée". Observons que la figure féminine ne revêt pas mille visages successifs, elle est proche, effacée sans être lointaine, présente sans être insidieuse et a les charmes d'un beau jour de septembre attiédi entre la chaleur de l'été et les frimas de l'automne. On retrouve ici les caractères de l'idéal féminin de Verlaine, une sorte d'harmonie faite d'amour, de douceur et de compréhension, un stéréotype de femme mère et de femme-femme soumise et pleine de compassion.

Conclusion
"A une femme" est l'occasion pour Verlaine d'évoquer la dure condition du poète meurtri par sa solitude, dont les nuits sont hantées de cauchemars, entouré de personnes jalouses et agressives comme des loups. Verlaine recherche la femme muse, sans laquelle il ne peut écrire, gracieuse et tendre et qui malgré les difficultés est présente et radieuse. "A une femme" est un très beau sonnet composite dans lequel la brutalité, la jalousie, la douleur du poète exprimée dans les deux strophes médianes sont entourées par deux autres strophes à la tonalité mélodieuse d'une femme muse, douce, romantique qui lui apparaissait déjà dans son "Rêve familier". Verlaine veut nous concentrer sur son sort injuste et nous faire partager sa solitude et son drame intérieur.

Vocabulaire
Sonnet
Poème de quatorze vers composé de deux quatrains et de deux tercets et soumis à des règles fixes pour la disposition des rimes. Le sonnet est apparu en Sicile au XIIIème siècle et a été popularisé par les poètes italiens dont Pétrarque, Dante. Il a été repris par les poètes de la Renaissance dont Ronsard. La structure des quatre rimes la plus habituelle chez les français : la rime marotique au XVIème ABBA ABBA CCD EED puis on change l'ordre du dernier tercet avec les rimes françaises des XVIè-XIXème ABBA ABBA CCD EDE.
Avec Shakespeare (XVIe-XVIIe) nous avons des sonnets avec trois quatrains et 1 distique (2 vers).
Baudelaire utilisera toutes les variations.
Une : article indéfini, la personne dont il s'agit existe bien, mais demeureinconnue
Eglogue : poème léger
Cauchemar : rêve effrayant et angoissant
Sonnet : pièce de 14 vers comme ici, en deux quatrains à rimes embrassées ABBA et deux tercets. Le poème est un sonnet régulier en alexandrins avec des rimes embrassées ABBA pour les 2 quatrains et une inversion des deux tercets ccd habituel se retrouvant au 2ème tercet et ede au 1er. Cette inversion marque un renversement du poète.
Jalousie : sentiment de dépit mêlé d'envie, dû à ce qu'un autre obtient ou possède ou les avantages d'une personne
Adam : nom attribué par la bible au 1er homme, issu, selon elle, de l'argile et animé par Dieu. Il fut chassé avec Eve du Paradis terrestre pour avoir osé manger le fruit de l'arbre de la science, du bien et du mal.
Une incantation sonore
Dans la première strophe, le son v apparaît 8 fois, (vous, vers, rêve, votre, violente). Cette allitération en "v" que l'on retrouve dans le premier quatrain de l'Albatros de Baudelaire produit une impression de majesté. On retrouvear au début du denier vers "chère" beaucoup plus familier lorsqu'on s'adresse à une femme.
Dans le second quatrain, le phonème ou est répété trois fois produisant par assonance sur le lecteur un effet sonore lugubre reproduisant le cri du loup.
églogue est un petit poème pastoral.


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