29/03/2017
Verlaine expliqué
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VERLAINE : Cauchemar (Poèmes satuniens/Eaux-fortes II 1866)




La mort, le glaive et le sablier à la ceinture

Poème
Cauchemar

" Cauchemar " 'est le 2 ème poème de la section initiale Eaux-fortes qui suit Melancholia des Poèmes saturniens.

Liste des poèmes saturniens

J'ai vu passer dans mon rêve
-Tel l'ouragan sur la grève,-
D'une main tenant un glaive
Et de l'autre un sablier,
          Ce cavalier


Des ballades d'Allemagne
Qu'à travers ville et campagne,
Et du fleuve à la montagne,
Et des forêts au vallon,
          Un étalon

Rouge-flamme et noir d'ébène,
Sans bride, ni mors, ni rêne,
Ni hop! ni cravache, entraîne
Parmi des râlements sourds
          Toujours! Toujours!

Un grand feutre à longue plume
Ombrait son oeil qui s'allume
Et s'éteint. Tel, dans la brume,
Eclate et meurt l'éclair bleu
          D'une arme à feu.


Comme l'aile d'une orfraie
Qu'un subit orage effraie,
Par l'air que la neige raie,
Son manteau se soulevant
          Claquait au vent,


Et montrait d'un air de gloire
Un torse d'ombre et d'ivoire,
Tandis que dans la nuit noire
Luisaient en des cris stridents
          Trente-deux dents.

Cauchemar se caractérise par son originalité métrique, une alternance de 4 heptasyllabes, vers de 7 pieds et d'un trétrasyllabe, vers de 4 pieds. C'est une alternance impair 7 et pair 4.
Le tétrasyllabe vers de 7 pieds, forme courte très utilisée au Moyen Age se retrouve dans "La cigale et la foumi" de Jean de la Fontaine.
La Cigale, ayant chanté 
Tout l'été, 
Se trouva fort dépourvue 
Quand la bise fut venue : 
Pas un seul petit morceau 
De mouche ou de vermisseau. 
Elle alla crier famine
  

Plan de commentaire

1 Un cavalier fantomatique
2-Un être d'outre-tombe, un spectre
3-un poème romantique "noir"


"Cauchemar" fait partie des nombreux poèmes saturniens, à l'image de "Grotesques" qui font appel aux thèmes du fantastique pour créer un univers différent appartenant au rêve ou au cauchemar. Dans ce poème, un mouvement violent emporte un cavalier fantomatique dont on devine au fur et à mesure de la lecture que c'est un être d'outre-tombe, le spectre d'un défunt, probablement son père, ancien officier de l'armée décédé un an auparavant. Du cavalier qui galope "sans mors et sans rêne", il ne reste finalement qu'un squelette d'homme avec ses 32 dents. C'est un poème disposé en quintils (5 vers) selon une alternance 7/4, de 4 vers impairs de 7 syllabes et d'un dernier vers de 4 syllabes. Cette alternance de vers pairs et impairs ne se retrouve que dans "Chanson d'automne" avec une alternance 4/3.

1 Un cavalier fantomatique
Un cavalier qui porte un glaive et un sablier (et non un bouclier comme on le voit souvent) ne peut que représenter la mort. Son existence est onirique, elle est immatérielle, elle est passée rapidement dans son rêve mais il a pu en noter ces deux détails importants tenus dans chaque main, le glaive, une épée courte à deux tranchants et un sablier, la mesure du temps. Le cavalier est comparé à un "ouragan sur la grève" pour le déchaînement et la violence de la nature d'ordinaire paisible. Le rythme du poème est marqué par la dissymétrie 7/4 du quintil et reproduit le caractère anormal, boiteux de cette apparition ainsi que son déplacement. On retrouve à la fin de "La Mort de Philippe II, cette même comparaison, cette analogie, cette fusion des deux univers, qui évoque la violence de la mort "Tel l'ouragan passe à travers une ruine". Au fil de la progression, on voyage en Allemagne, de villes en villes, à travers la campagne, les fleuves, les forets dans une sorte de survol rapide. Verlaine précise que le cavalier chevauche un étalon, un cheval habituellement destiné à la reproduction et non pas à la course. La couleur noire, celle de la mort est celle de l'étalon qui n'a également aucun harnachement. Les râlements sourds semblent être ceux de mourants. La couleur rouge renvoie à une autre réalité, le sang. Le rouge du cheval associé au mot flamme prend une signification tragique d'incendie.

II-Un être d'outre tombe, un spectre
Le cavalier qui chevauche l'étalon à grande vitesse possède quelques attributs vestimentaires particuliers, un feutre avec une plume évoquant un personnage tyrolien, puis un manteau en correspondance avec les éléments déchaînés qui flottant au vent fait office de cravache et accélère le mouvement. La tenue est négligée, comme en bataille, et laisse apparaîtreétrangement un torse cadavérique, d'ivoire. Incontestablement nous sommes dans un registre macabre, morbide, noir, dont nous avaient habitués les poètes romantiques, Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine. Verlaine a cependant une approche différente, ici nul lyrisme, nous sommes dans le fantastique, dans l'imaginaire. On sait que Verlaine fut très affecté par la mort de son père, le capitaine Nicolas Verlaine l'année précédente et qui avait quitté l'armée pour mieux s'occuper de son fils. Notre poète ne serait-il pas en train de revoir son spectre ou son squelette ? Tout l'indique, le personnage décrit ressemble bien à un militaire, il porte un sabre court et est monté sur son cheval, un étalon, il a l'œil qui s'allume et qui s'éteint rappelant le credo militaire consistant a avoir un œil toujours ouvert. La présence de l'éclair bleu d'une arme à feu confirme bien qu'il s'agit d'une scène de bataille qu'accompagne les sonorités des cris stridents des blessés. Verlaine revoit le spectre ou le squelette de son père, un militaire défunt, c'est une vision effrayante, angoissante pour lui, un cauchemar. L'idée de mort chez Verlaine n'est généralement que suggérée, atténuée par la périphrase ou l'euphémisme, il s'agit d'un exil, d'un départ. Ici le cauchemar de Verlaine semble être imprégnéd'une mort réelle, mort généralement associée à la pâleur, la froideur, la raideur, la nuit. L'œil qui s'éteint, la neige qui recouvre tout comme un linceul et dont le blanc évoque aussi l'absence, puis la nuit noire, sont des images qui participent à cette évocationmortuaire. L'originalité du poème réside dans le mouvement insensible qui nous fait passer d'un décor de tempête sur une grève, fait d'embruns, de tourbillons, l'image d'une nature violente, et par correspondance, des difficultés de la vie chez Baudelaire, à l'immobilisme de la nuit noire, à l'absence de vie, à la mort. Alors que la nuit noire effaçait tout au dernier vers du colloque sentimental "Et la nuit seule entendit ses paroles" qui reprend le même thème des revenants, le souvenir des plaintes et des dents reste ici encore présent ce qui confirme que le revenant est une personne chère au poète.

III- Un poème romantique "noir"
Le romantisme affirme la primautéde l'émotion, exalte l'imaginaire. Verlaine à cette époque comme tous les artistes commence par s'imprégner des poètes qui l'ont précédé et qu'il admire. Verlaine apparaît un peu comme l'héritier de ce mouvement et "Cauchemar" répond au goût du romantisme "noir" pour le fantastique. Chez les romantiques, il y a toujours du vent, généralement du nord, soufflant sur des grèves comme à St-Malo chez Chateaubriand. Dans notre poème le vent est à son apogée, c'est un ouragan. Un autre thème cher aux romantiques, le mépris du monde contemporain, l'attrait pour les légendes germaniques, les promenades dans la nature, les tempêtes, les voyages vers un ailleurs nouveau comme thérapie. Dans le second quintil par un jeu subtil d'allitération en "l", consonne fluide, Verlaine nous fait survoler l'Allemagne dans tous les sens et donne de la mort une idée optimiste de voyage infini et non de néant. Le romantisme allemand fait une large place au rêve, à l'étrange, à l'inexplicable, au fantastique, à l'irrationnel qui essaie de réhabiliter la pensée magique, fait planer les mystères et met l'accent sur les forces irrationnelles qui œuvrent dans le monde mais échappent à l'entendement. Bien avant Verlaine, les romantiques avaient pressenti tout ce que l'inconscient avait de "fou", d'incontrôlable. Cette histoire rocambolesque de revenant participe de la même vision de l'homme.

Conclusion
Ici encore avec ce poème "Cauchemar", Verlaine tente d'exorciser par la musique l'inquiétude de son âme. Le rythme irrégulier des vers impairs, le jeu délicat des vers de 7 et 4 syllabes traduit le sentiment complexe de Verlaine en face à la mort, tiraillé entre Dieu et Satan. "Cauchemar" est l'occasion pour Verlaine d'évoquer la dure condition de poète meurtri par son hyper sensibilité et de parler de lui même. Verlaine s'est probablement inspiré des contes d'Hoffmann, écrivain allemand inventeur du genre, ou des "démons de la nuit" de Nodier pour nous communiquer le vertige de son cauchemar. Verlaine reviendra souvent sur le thème de la mort non sans une certaine ironie comme ici, traduisant une grande peur de l'exclusion dans la mort comme il fut exclus dans la vie.

Vocabulaire
Cauchemar : (attention à l'orthographe de cauchemar qui n'a pas de d à la fin), rêve effrayant et angoissant
Glaive : courte épée à 2 tranchants.
Sablier : appareil composé de deux ampoules dont l'une contient du sable fin qui s'écoule dans l'autre par un étroit conduit, est utilisé pour mesurer le temps.
Ouragan : tempête très violente avec des vents tourbillonnants que l'on observe dans les caraïbes.
Étalon : cheval destiné à la reproduction.
Feutre : chapeau
Spectre : fantôme, apparition surnaturelle d'un défunt.
Orfraie : ancien nom du pyrargue à queue blanche, grand aigle de mer
Rythme :"De la musique avant toute chose", ce poème en vers impairs (7 syllabes) illustre à l'avance le précepte verlainien d'une poésie légère, sinueuse, doucement incantatoire par ses rimes et les retours rapides des sonorités repris comme des thèmes musicaux. La phrase mélodique épouse le rythme berceur pour faire vibrer mélancoliquement notre sensibilité.

"Cauchemar" forme avec cinq autres poèmes la section des " Eaux-fortes" des Poèmes saturniens, paysages troubles, crépusculaires, agités, convulsifs, déchaînés, cauchemardesques. La section est dédiée à François Coppée (1842-1908) poète français, peintre sentimental de la vie du petit peuple (Les Humbles).
Une incantation sonore
Dans la première strophe, le son é (fermé) apparaît 3 fois, (passer, sablier, cavalier autant que le son è (ouvert) (rêve, grève, glaive), technique d'équilibre ouvert/fermé fréquente chez Verlaine.
Dès le premier vers " -Tel l'ouragan sur la grève/D'une main tenant un glaive, le phonème an est répété deux fois produisant par assonance sur le lecteur un effet d'envoûtement.
Dans le second quatrain On retrouvera au vers 13 le même phénomène avec la voyelle a qui revient quatre fois" sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a ". Ce vers 13 est aussi avec les virgules, marqué de pauses fortes, comme si le souvenir de la voix émergeait avec hésitation des brumes de l'oubli.


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