29/03/2017
Verlaine expliqué
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VERLAINE : Un dahlia (30ème poème des Poèmes Saturniens/caprices 1866)




Fleur de dahlia

Poème
Un dahlia
"Un dahlia" est le 30ème poème et le 5ème poème de la dernière section sans titre des Poèmes Saturniens.
Liste des poèmes saturniens

Courtisane au sein dur, à l'œil opaque et brun
S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,
Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.

Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
Arôme, et la beauté sereine de ton corps
Déroule, mate, ses impeccables accords.

Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.-

Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,
Elève sans orgueil sa tête sans odeur,
Irritant au milieu des jasmins agaçants !

La beauté in "Les fleurs du mal" de Baudelaire

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!


Plan de commentaire
1-Une femme urbaine et païenne
2-La fleur aux emprunts baudelairiens
3-Le déchirement profond du poème


Introduction
Un dahlia est avec le poème "La mort de Philippe II", les seuls poèmes saturniens composés de tercets d'alexandrins. Son premier amour pour Elisa ayant été un échec, Verlaine par l'analogie entre les paysages intérieurs et extérieurs nous construit ici une métaphore femme-fleur de dahlia éblouissante dans laquelle transparait sa rancune envers la femme fade comme un dahlia sans parfum. On assiste à une construction métaphorique alternant les tercets consacrés au comparé (la femme) puis au comparant (le dahlia) avec une personnification des objets, puis l'assimilation, la fusion des deux images par l'intimité du tutoiement. On peut aussi parler d'allégorie, courtisane pouvant représenter une idée abstraite de séduction matérialisée par la fleur, et non une personne réelle car le substantif courtisane en attaque de poème n'est précédé d'aucun déterminant.

I- Une femme urbaine et païenne
Le premier tercet nous présente une femme, une courtisane, personnage qui par intérêt cherche à plaire. Les personnages féminins émaillent les poèmes saturniens sous des physiques différents. Nous avons ici quelques détails physiques sur sa poitrine, un sein dur, celui d'une femme jeune, un buste de statue, ce sont des attributs de beauté, de séduction. Verlaine ne poursuit pas sa description par de larges yeux aux clartés éternelles mais par un regard terne, un œil opaque et brun, qui nous rappelle étrangement le regard de pierre "pareil au regard des statues" de "Mon rêve familier" et qui ne laisse rien paraître de troubles amoureux. Cet œil sombre, brun donne à la femme des intentions malfaisantes qui atténuent sa fascination. Cette femme présentée avec des détails sensuels et provocateurs, possède beaucoup d'analogies avec certaines des fleurs du mal de Baudelaire qui dans "Beauté" nous présente la femme comme un être lascif, à la fois objet de désir mais aussi menace pour le poète car indissociablement séduisante et dangereuse. La courtisane est un personnage urbain qui ne ressemble pas aux femmes de la campagne et ne dégage même pas le parfum le plus élémentaire et le plus naturel, celui de la chair. Cela n'empêche pas notre courtisane d'occuper une place d'honneur, de 'trôner" comme une idole païenne, insensible à l'encens des église. S'il y a souvent chez Verlaine une métaphore entre la femme et la nature, la comparaison entre une femme et la fleur sans parfum, le dahlia est bien audacieux. La femme-nature de "Mon rêve familier" qui savait rafraîchir la moiteur du front avait plus de poésie. Rimbaud quant à lui trouve auprès de la nature le même bonheur qu'avec une femme.


II- La fleur aux emprunts baudelairiens
Ce poème s'appuie sur des alternances entre les tercets consacrés à la courtisane (1 et 3) et ceux consacrés à la fleur (2 et 4). Il y a personnalisation de la fleur avec "la beauté sereine de son corps". Il s'adresse à la courtisane avec familiarité "tu ne sens même pas la chair", "tu trônes", "ton grand torse". Aux artifices de la courtisane s'oppose la splendeur de la fleur, naturelle, elle est grasse et pleine de richesses qui lui sont données par sa symétrie, l'éclat de ses couleurs, la multiplicité de ses nuances. Mais cette vision de beauté est altérée comme l'était celle de la courtisane avec son regard bovin par l'absence de senteurs habituelles chez les fleurs, les parfums. Le jasmin, une petite fleur sans grande originalité mais au fort parfum parait avoir plus d'atouts. Ce dahlia que l'on admire pour la richesse de ses couleurs retrace un étonnant portrait métaphorique de courtisane massive et sans parfum qui irrite le poème. Cette "beauté sereine", sorte d'idole inaccessible et froide, insensible à l'encens a les traits d'une femme citadine, païenne, qui ne sent même pas la chair comme les femmes de la campagne qui travaillent aux foins. Le pouvoir de séduction de notre femme est inférieur à celui des femmes naturelles de la campagne comme celui du dahlia avec ses riches couleurs face au jasmin qui dégage. On aura compris que derrière le jasmin irritant se cache notre poète. La beauté ne se limite pas à des images, il doit s'y ajouter des parfums, par le jeu des synesthésies, thèmes abondamment développés par Baudelaire.

III- Le déchirement profond du poème
On sait que Verlaine fut profondément affecté par l'échec de la relation qu'il souhaitait avec Elisa qui représentait son idéal féminin. Réduit à la solitude Verlaine investit son affection sur de simples objets, des fleurs, traditionnellement associées à la femme, les personnifie. Le retentissement de ce premier amour déçu et non mené à terme retentit sur les fleurs qui lui paraissent désormais bien fades. Désormais cantonné au rôle de dominé, face à la femme dominatrice, qui "trône" comme une idole, notre poète met l'accent sur sa dualité et ses dangers. La femme est un mélange de douceur, elle ouvre lentement les yeux, mais aussi de dureté avec ce sein dur et le torse hautain. A travers la femme, beauté idolâtrée et dominante, Verlaine nous donne également sa vision de son art poétique à travers la métaphore de la fleur. Le dahlia avec la "beauté sereine de son corps" et son absence de parfum qui en parait comme une sorte de caricature. La poésie parnassienne qu'il imite chaque jour et qu'il égratigne ici manque décidément de parfum. Les couleurs sont également révélatrices du déchirement profond du poème, déchirement face à la courtisane comme déchirement face à la fleur. La paix des pastels de ce dahlia coloré mais sans parfum ce n'est pas pour lui, comme le rythme lent et serein de l'alexandrin. Verlaine préfère" les couleurs vives qui s'opposent et se heurtent, les rouges et les jaunes, les blancs et les bleus. Avec cette identification métaphorique de la femme et de la fleur de dahlia sans parfum Verlaine porte un regard sur la beauté qui a la même forme impassible et froide que celle rencontrée chez Baudelaire.

Conclusion
Dans ce poème "Un dahlia" Verlaine nous apparaît comme un poète en sécession avec le mouvement parnassien admirateur de la beauté plastique classique. Verlaine cherche dans la nature les raisons de son échec amoureux, a-t-il manqué de parfum ? ou en avait-il trop comme le jasmin ? Notre poète déçu de son premier amour voit désormais dans la femme le danger d'un nouvel échec d'on son attitude de méfiance et d'une situation d'infériorité qui ne lui correspond pas et qu'il ne peut accepter.

Vocabulaire
Lascive:
Porté à la volupté ou à la luxure
Courtisane :
Personne qui par intérêt cherche à plaire.
Dahlia :
Plante ornementale à grands capitules vivement colorés, originaire d'Amérique du Sud
Jasmin :
Arbuste à tige longue et grêle et à fleur jaunes ou blanches très odorantes. L'extrait de jasmin sert à fabriquer des parfums.
Trôner :
Etre assis à une place d'honneur avec un air de majesté.
Torse :
Thorax de l'être humain, du cou à la ceinture, ici assimilé à la poitrine de la femme mise en valeur par artifice.
Faner :
Épande et retourner l'herbe coupée pour qu'elle sèche.
Figures de style et sonorités.
Encens :
Substance résineuse qui dégage un parfum pénétrant quand on la fait brûler.
Allitérations :
Répétition d'une consonne
Dans le texte
en "s"
Courtisane au sein
en "l"
Lenteur comme celui
exhalent celles-là qui vont fanant les
idole insensible à l'encens
en 't"
Ton grand torse
autour de toi
tu trônes
en "r"
grasse et riche
sereine de ton corps


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