29/03/2017
Verlaine expliqué

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VERLAINE : Initium (6ème poème de "Caprices" des Poèmes saturniens, 1866)




Mazurka

"Initium" est le 6ème poème de la section "caprices" des Poèmes saturniens.
Liste des poèmes saturniens

Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
De son oreille où mon Désir comme un baiser
S'élançait et voulait lui parler, sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente
La portait dans son rythme indolent comme un vers,
- Rime mélodieuse, image étincelante, -
Et son âme d'enfant rayonnait à travers
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis, ma Pensée - immobile - contemple
Sa Splendeur évoquée, en adoration,
Et dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
Mon Amour entre, plein de superstition.
Et je crois que voici venir la Passion.

Plan de commentaire
Après "Eaux-Fortes" et "Paysages tristes", des titres picturaux, la section "Caprices" fait penser à la pièce de Musset, "Les caprices de Marianne" et nous fait découvrir plusieurs portraits de femme à la fois sensuels et inquiétants, "Femme et chatte", "La chanson des ingénues", "Une grande dame". Dans ce poème "Initium", le commencement en latin, Verlaine nous dépeint ce qui peut être le premier amour, le charme qui éveille la sensibilité mais qui peut se terminer par une frustration lorsque l'union des cœurs ne peut se réaliser.

1-Amour inabouti et idéalisé
"Initium" est composé de quinze alexandrins alternant rimes masculines et féminines, disposés en deux quintils suivis d'un quatrain puis d'un vers unique, une conclusion isolée qui avait déjà été utilisée dans le poème "Prologue", "-Maintenant, va, mon livre, où le hasard te mène". "Et je crois que voici venir la Passion", détaché en fin de poème comme pour marquer la différentiation entre le souhait, et l'idylle qui n'aboutit pas peut se comprendre comme le vers unique d'une strophe inachevée invitant le lecteur à écrire la suite à cette histoire d'amour qui reste ici dans l'ambigüité, à l'état premier, inachevé, irréalisé. "Initium" fait écho aux souvenirs amoureux de Verlaine pour sa cousine Elisa, celui d'un appel du coeur qui resta sans suite, d'un amant hésitant et insatisfait. Les premier vers, énergiques, remplis d'espoir, d'une seule coulée, commencent sous l'harmonie musicale de violons rieurs et de flûtes chantantes, qui mêlent harmonieusement leurs sons pour donner l'élan vers la rencontre amoureuse. Le mouvement musical s'accompagne de l'entrée en scène rapide d'une jeune fille qui ne fait aucune attention au soupirant, "elle passe" sans participer à la danse. La jeune fille utilise des artifices de séduction, joue avec ses cheveux, découvre sa nuque, une invitation au baiser. La fin "Sans oser" de la première strophe marque déjà l'échec de la rencontre. Malgré sa solitude, la jeune fille entre dans la danse, heureuse, rayonnante, sensuelle. Le prétendant justifie son hésitation par le peu d'intérêt qu'il trouve à cette danse au rythme mou écrivant ironiquement rythme avec un h et lui accolant le qualificatif d'indolent, après l'avoir qualifié péjorativement de Mazurque. Une certaine sensualité, malgré son aspect enfantin lui est associée qui représente indirectement et par anticipation le souhait de l'amant impuissant à aller à sa rencontre.

2-Une passion romantique à l'état de souvenir, irréelle
Si les personnages féminins des "Poèmes saturniens" ne correspondent à aucune femme précise, tantôt brune, tantôt blonde, la jeune fille a ici des cheveux bouclés, qu'elle utilise comme des artifices de séduction, les yeux sont bleus ou bruns ou gris et verts. Verlaine se sert de la comparaison de la jeune fille avec la poésie pour nous en donner une image flatteuse. Elle a l'harmonie mélodieuse de la rime, féminine, on suppose, une âme d'enfant qui rayonne, une image étincelante, une présence radieuse qui suscite le désir, l'envie sans arriver à le provoquer. Verlaine a souvent une attitude ambigüe et équivoque avec l'amour féminin, c'est parfois le désir, le fantasme ou alors la violence sans frein, pour jouer sur la veine poétique mais rebattue de la misogynie. "Et depuis" qui ouvre le quatrain et renvoie à la perception visuelle de la jeune fille qui avait éveillé en lui le désir amoureux intensifie la douleur et la durée de cet évènement passé. Le poète renonce définitivement à la dimension passionnelle et mystique propre aux amours romantiques. Il se fige dans la solitude et la mélancolie, fuyant le bonheur pour ne conserver de la femme que le souvenir visuel figé comme une icône qu'il se contente désormais de contempler dans son souvenir. "Et je crois que voici venir la Passion" pourrait avoir un accent de la sincérité, s'il n'était appuyé de la majuscule P qui rappelle plus le chemin de croix du Christ que l'intensité du désir passionnel. Mais cette passion n'est exprimée qu'à son stade premier, encore irréel, non identifié et son avènement est incertain. "Je crois" en entame du dernier vers marque le doute du prétendant. "Voici venir" nous renvoie à une perception qui ne viendrait pas de l'intérieur mais reçu comme une sorte d'offrande.

3-Passion amoureuse ou chemin de croix ?
Verlaine, a souvent lié les parties de son discours de la conjonction et, ce poème n'y échappe pas, il y fait appel sept fois. Cette répétition donne au poème un écho mélodieux. Nous sommes en présence d'un prétendant passif, qui subit sa passion comme dans un rêve, contemple, immobile. C'est un être craintif qui n'ose pas, empli de superstitions, comme habité de maléfices, saturnien. La femme que recherche notre prétendant n'existe pas en réalité, elle est idéalisée, c'est "ce rêve familier" qu'il évoque dans un autre poème. Cette idéalisation se traduit par la multiplication des majuscules, Désir, Pensée, Splendeur, Souvenir, Amour, Passion, autant de mots abstraits qui sont ici personnalisés, écrits avec une initiale en majuscule dans un sens allégorique.

Conclusion
Les femmes ont souvent été vues par Verlaine comme des idoles inaccessibles et froides et leur beauté l'a souvent irrité. Il avait une préférence pour les courtisanes massives, les "dahlias", ces fleurs sans parfum, sans fard, naturelles. Dans ce poème qui met en scène une jeune fille pleine de charme, Verlaine nous donne un poème plein de tendresse. Toutefois les rapports de Verlaine avec l'amour et la femme ont toujours été très ambigus, souvent provocants, violents. Ce poème de la section "Caprices" du recueil "Poèmes Saturniens" échappe à son ironie habituelle et a été placé à cet endroit sans numéro et sans trop savoir ce qu'il fait là. On retrouve toutefois dans ce poème de jeunesse toutes les qualités du poète.

Vocabulaire
Initium
Mot latin qui signifie commencement.
Violon
Instrument de musique à quatre cordes que l'on frotte avec un archet. Produit un son grinçant. Métaphore du rire grinçant et du violon ou répétition du son i du rire.
Flûte
Instrument de musique à vent composé d'un tube creux percé de trous, la flûte chante comme la voix par émission d'air.
Volutes
En forme de spirale, mot très souvent utilisé chez Verlaine et en littérature pour désigner des mouvements en spirales, comme la fumée de la cigarette qui s'élève et ici, les boucles des cheveux.
Indolent
Molle, apathique
Désir
Tendance à vouloir obtenir quelque chose pour satisfaire un besoin, une envie. A remarquer l'ironie de Verlaine avec la majuscule de Désir pour en montrer l'intensité.
Mazurque ou Mazurka
Ironie de Verlaine sur la Mazurka, danse polonaise à trois temps ou composition musicale sur ce rythme. Le rythme de la mazurka n'est pas lent.
Yeux gris et verts
Ironie de Verlaine sur le vert de gris, une oxydation du cuivre.
Superstition
Croyance à la manifestation de forces mystérieuses liées à des objets, à des phénomènes. Toucher du bois par superstition pour porter bonheur et conjurer le mauvais sort.
Passion
Ironie de Verlaine avec la passion du Christ, souffrance du Christ sur le chemin de croix. Dans son sens général, affection très vive, presque irrésistible qu'on éprouve pour une chose ou un amour ardent, une affection déraisonnable.
Temple
Edifice sacré, lieu où on end hommage à quelqu'un.
Personnalisé
Adapté à chacun
(voiture personnalisée)
Majuscule
Grande lettre à l'initiale d'un nom propre ou d'un mot placé en tête de phrase, de vers.


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