
Vagues de tempête, des bonds comvulsifs
Poème :
Marine
"Marine" est le 3ème poème
sur 5 de la 2ème section intitulée "Eaux-fortes" des Poèmes Saturniens.
Liste des poèmes saturniens
L'Océan sonore
Palpite sous l'œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,
Tandis qu'un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D'un long zigzag clair,
Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,
Et qu'au firmament,
Où l'ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement. |
Liste des 37 poèmes du recueil "Poèmes saturniens"
Les sages d'autrfois qui valaient bien ceux-ci
Prologue
Dans ces temps fabuleux, les limbes de l'histoire, la suite est assez longue...
Mélanchollia (à Ernest Boutier) 8 poèmes
1-Résignation
2-Nevermore
3- Après trois ans
4-Voeu
5-Lassitude
6-Mon rève familier
7-A une femme
8- L'angoisse
Ces 8 poèmes expriment une souffrance vague dont le dernier seulement nous en révèle la nature, l'angoisse.
Eaux-Fortes (à François Coppée) 5 poèmes
1-Croquis parisien
2-Cauchemar
3- Marine
4-Effet de nuit
5-Grotesques
Aspect hétéroclite des sujets, des genres, des mètres, lié au genre pictural dont ils se recommandent et dont Baudelaire vantait la liberté. Unité de la technique, traits aigus, noir et blanc, inspiration grotesque ou fantastique.
Paysages tristes (à Catulle Mendès) 7 poèmes
1-Soleils couchants
2-Crépuscule du soir mystique
3- Promenade sentimentale
4- Nuit du Walpurgis classique
5- Chanson d'automne
6- L'heure du berger
7-Le rosignol
Unité du ton et du décor dans les 7 poèmes. La nuit du Walpurgis annonce les fêtes galantes avec un parc à la française. Paysages mélancoliques et champêtres.
Caprices (à Henri Winter) 5 poèmes
1- Femme et chatte
2- Jésuitisme
3-La chanson des ingénues
4-Une grande dame
5-Monsieur Prudhomme
Aspect satirique général, dénonciation de la perversion et de la cruauté féminine.
Autres poèmes sans numéro à la suite
Initium
Cavitri
Sub Urbe
Sérénade
Un dalhia
Nevermore
Il Bacio
Dans les bois
Nocturne parisien
Marco
César Borgia
La mort de Philippe II
Epilogue
1-Le soleil moins ardent, luit clair au ciel moins dense...
2-Donc c'est fait. Ce livre est clos. Chères idées...
3-Ah ! l'Inspiration
superbe et souveraine...
Avec des mots simples et des images champêtres, Verlaine nous fait
partager à travers ce paysage toute son émotion. Verlaine
nous apparaît cependant comme un adolescent "soumis" à
ses pulsions amoureuses le temps de quelques jours de vacances.
Plan
de commentaire
Le spectacle des tempêtes vues du bord de l'océan où
les douces blancheurs de l'écume viennent frapper la rugosité
des reliefs a toujours été un spectacle qui a invité
les poètes à la rêverie. On sait l'importance des
éléments déchaînés et surtout le vent
dans la littérature romantique. Tout ici suggère la colère
d'éléments naturels qui lorsqu'ils sont dociles sont des
havres de paix. On constate également dans ce poème une
des constantes des poèmes saturniens, à savoir la rupture,
les dissonances autant d'images reflétant des désordres
qui agitent la personnalité du poète. Les convulsions de
cet océan sous la tempête par une nuit sombre éclairée
par les éclairs, le déferlement de vagues importantes, l'ouragan
que l'on ne voit habituellement que dans les Caraïbes, ne sont que
des transfigurations des déchirures du poète. La violence
des éléments naturels reproduisent les désirs violents
de Verlaine, son vertige existentiel qu'il maîtrise mal.
I-La rupture d'un fragile équilibre
Tout équilibre est par nature fragile, c'est un éclair brutal
et violent qui vient rompre la douce monotonie de l'océan qui nous
berçait du bruit de ses vagues, c'est le bruit infernal du tonnerre
qui vient rompre le bruit de l'océan. Verlaine renoue avec les
quatrains de 5 syllabes de "soleils couchants". Ce vers impair,
un peu boiteux, semble mieux épouser et traduire la structure complexe
de l'imagination du poète. Les vers courts lui permettent de superposer
rapidement visions réelles et imaginaires et donnent au décor
l'impression d'être animé d'un mouvement rapide, agité,
convulsif qui lui confère une sorte d'étrangeté que
l'on retrouve dans les états mi-conscients mi rêvés
que Verlaine cherche à suggérer. Le décor ici est
sombre, la lune "en deuil", est cachée derrière
un écran de nuages et ne peut éclairer ce paysage nocturne.
La présence de l'océan est seulement sonore, on entend ses
palpitations produites par les vagues. Le verbe palpiter avec l'allitération
en "p" donne à l'océan une force incantatoire,
magique visant à produire enchantements ou sortilèges. Puis
surgit l'éclair qui permet de voir ce décor fait de hautes
vagues. En intitulant la section "Eaux-fortes" Verlaine joue
sur les mots, il emprunte ce mot composé au lexique de la peinture
qui sera pour lui un vaste réservoir d'image et de sujets et joue
sur la force de l'eau qui est celle du vent. L'attirance pour l'eau ou
l'océan fait partie de ce goût de Verlaine et aussi de Rimbaud
pour ce qui est mouvement, changement, qui passe et ne se reproduit jamais
à l'identique.
La rébellion de Verlaine se profile déjà sous la
forme "d'un ouragan qui erre au firmament".
II- Le vent et le mouvement
Le phénomène météorologique le plus utilisé
par Verlaine pour créer cette impression de mouvement du paysage
est le vent qui vient renforcer l'impression de changement qu'exprimait
déjà l'évocation des transformations de la lumière
dans la nuit. C'est l'éclair, puis le mouvement brusque des vagues,
des lames puis l'ouragan et le fracas du tonnerre. Tous ces éléments
déchaînés ne sont que les reflets des tensions intérieures
du poète, les colères des éléments naturels
ne sont que ses propres colères. Verlaine est un angoissé
permanent devant les forces profondes et destructrices enfouies au plus
profond de lui même et qui est sans doute la véritable signification
de la malédiction saturnienne. L'ouragan qui frappe d'ordinaire
les cotes des caraïbesà la fin de l'été et qui
détruit tout sur son passage est chez lui l'ouragan de la luxure
et de ses liaisons amoureuses. Verlaine sait bien que pour parvenir à
écrire, il doit réussir à maîtriser la violence
de ses sentiments et de ses pensées dont l'image de l'océan
en furie exprime la force indomptée. Comme dans beaucoup de ses
poèmes, la vision du décor est aussi une vision de soi qui
suggère des tensions intérieures que seule la poésie
pourra maîtriser du moins le dire et transfigurer.
III- Une imitation des anciens
Il y a dans les poèmes saturniens de nombreux emprunts littéraires
qui ne sauraient surprendre sous la plume d'un poème débutant
et Verlaine le reconnaît justement. Ce thème de la tempête,
des éléments déchaînés, du vent toujours
présent est emprunté aux romantiques. "Cauchemar"
le poème qui précède "Marine" est inspiré
de Baudelaire. Verlaine sent poindre déjà en lui des forces
destructrices dangereuses, il essaie de se rattacher à la poésie
parnassienne fondée sur le travail et l'effort personnel et dédicace
ses poèmes aux parnassiens. La section eaux-fortes renvoie à
un genre graphique particulier puisqu'il s'agit d'une technique de gravure.
En dehors du "bistre", on constate l'absence de couleurs mais
la présence de formes anguleuses comme le zigzag de l'éclair
ou nettes comme la vague ou l'ouragan. Verlaine joue seulement sur la
lumière comme un peintre qui place son modèle à la
fenêtre. Un long zigzag clair, la lame qui va, vient, luit et clame,
au firmament l'ouragan sont autant de transcriptions réussies de
gravures.
Conclusion
"Marine" est par la violence des événements la
transposition du vertige existentiel de notre jeune poète. Mais
à travers ce petit poème Verlaine nous offre en réalité
trois gravures d'eau-forte et nous donne une idée de sa richesse
picturale presque romantique ici"De
la musique avant toute chose", ce poème en vers impairs (5
syllabes) illustre à l'avance le précepte verlainien d'une
poésie légère, sinueuse, doucement incantatoire par
ses rimes et les retours rapides des sonorités repris comme des thèmes musicaux. La phrase
mélodique épouse le rythme berceur pour faire vibrer mélancoliquement
notre sensibilité.
" Marine" forme avec cinq autres poèmes la section des
" Eaux-fortes" des Poèmes saturniens, paysages troubles,
crépusculaires, agités, convulsifs, déchaînés,
cauchemardesques. La section est dédiée à François
Coppée (1842-1908) poète français, peintre sentimental
de la vie du petit peuple (Les Humbles).
Vocabulaire
Eau-forte
:
Estampe obtenue au moyen d'une planche mordue par cet acide ou cette technique de gravure.
Bistre :
couleur intermédiaire entre le brun et le jaune, couleur jaunâtre.
Lame :
Vague de la mer, importante et bien formée
Ouragan
(esp. huracan, d'une langue
caraïbe)
Cyclone tropical de l'Atlantique Nord mais au sens figuré déchaînement
impétueux, explosion de sentiments, de passions. Ex : un ouragan
de protestations.
Convulsif :
Caractérisé par des convulsions, contractions brusques du corps ; nerveux, saccadé, agité violemment
Palpiter :
Manifester une sorte d'agitation, de frémissement. Une flamme palpite avant de s'éteindre.
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