29/11/2015
Verlaine expliqué
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VERLAINE : Marine (Poèmes saturniens/Eaux fortes III 1866)


Poème
Marine
" Marine" est le 3ème poème de la seconde section intitulée " Eaux-fortes " des Poèmes Saturniens.

Liste des poèmes saturniens

L'Océan sonore
Palpite sous l'œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu'un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D'un long zigzag clair,

Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu'au firmament,
l'ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.


Eau-forte :

Estampe obtenue au moyen d'une planche mordue par cet acide ou cette technique de gravure.
Bistre :
couleur intermédiaire entre le brun et le jaune, couleur jaunâtre.
Lame :
Vague de la mer, importante et bien formée
Ouragan (esp. huracan, d'une langue caraïbe)
Cyclone tropical de l'Atlantique Nord mais au sens figuré déchaînement impétueux, explosion de sentiments, de passions. Ex : un ouragan de protestations.
Convulsif :
caractérisé par des convulsions, contractions brusques du corps ; nerveux, saccadé, agité violemment
Palpiter :
Manifester une sorte d'agitation, de frémissement. Une flamme palpite avant de s'éteindre.

Plan de commentaire
Le spectacle des tempêtes vues du bord de l'océan où les douces blancheurs de l'écume viennent frapper la rugosité des reliefs a toujours été un spectacle qui a invité les poètes à la rêverie. On sait l'importance des éléments déchaînés et surtout le vent dans la littérature romantique. Tout ici suggère la colère d'éléments naturels qui lorsqu'ils sont dociles sont des havres de paix. On constate également dans ce poème une des constantes des poèmes saturniens, à savoir la rupture, les dissonances autant d'images reflétant des désordres qui agitent la personnalité du poète. Les convulsions de cet océan sous la tempête par une nuit sombre éclairée par les éclairs, le déferlement de vagues importantes, l'ouragan que l'on ne voit habituellement que dans les Caraïbes, ne sont que des transfigurations des déchirures du poète. La violence des éléments naturels reproduisent les désirs violents de Verlaine, son vertige existentiel qu'il maîtrise mal.
I-La rupture d'un fragile équilibre
Tout équilibre est par nature fragile, c'est un éclair brutal et violent qui vient rompre la douce monotonie de l'océan qui nous berçait du bruit de ses vagues, c'est le bruit infernal du tonnerre qui vient rompre le bruit de l'océan. Verlaine renoue avec les quatrains de 5 syllabes de "soleils couchants". Ce vers impair, un peu boiteux, semble mieux épouser et traduire la structure complexe de l'imagination du poète. Les vers courts lui permettent de superposer rapidement visions réelles et imaginaires et donnent au décor l'impression d'être animé d'un mouvement rapide, agité, convulsif qui lui confère une sorte d'étrangeté que l'on retrouve dans les états mi-conscients mi rêvés que Verlaine cherche à suggérer. Le décor ici est sombre, la lune "en deuil", est cachée derrière un écran de nuages et ne peut éclairer ce paysage nocturne. La présence de l'océan est seulement sonore, on entend ses palpitations produites par les vagues. Le verbe palpiter avec l'allitération en "p" donne à l'océan une force incantatoire, magique visant à produire enchantements ou sortilèges. Puis surgit l'éclair qui permet de voir ce décor fait de hautes vagues. En intitulant la section "Eaux-fortes" Verlaine joue sur les mots, il emprunte ce mot composé au lexique de la peinture qui sera pour lui un vaste réservoir d'image et de sujets et joue sur la force de l'eau qui est celle du vent. L'attirance pour l'eau ou l'océan fait partie de ce goût de Verlaine et aussi de Rimbaud pour ce qui est mouvement, changement, qui passe et ne se reproduit jamais à l'identique.
La rébellion de Verlaine se profile déjà sous la forme "d'un ouragan qui erre au firmament".
II- Le vent et le mouvement
Le phénomène météorologique le plus utilisé par Verlaine pour créer cette impression de mouvement du paysage est le vent qui vient renforcer l'impression de changement qu'exprimait déjà l'évocation des transformations de la lumière dans la nuit. C'est l'éclair, puis le mouvement brusque des vagues, des lames puis l'ouragan et le fracas du tonnerre. Tous ces éléments déchaînés ne sont que les reflets des tensions intérieures du poète, les colères des éléments naturels ne sont que ses propres colères. Verlaine est un angoissé permanent devant les forces profondes et destructrices enfouies au plus profond de lui même et qui est sans doute la véritable signification de la malédiction saturnienne. L'ouragan qui frappe d'ordinaire les cotes des caraïbesà la fin de l'été et qui détruit tout sur son passage est chez lui l'ouragan de la luxure et de ses liaisons amoureuses. Verlaine sait bien que pour parvenir à écrire, il doit réussir à maîtriser la violence de ses sentiments et de ses pensées dont l'image de l'océan en furie exprime la force indomptée. Comme dans beaucoup de ses poèmes, la vision du décor est aussi une vision de soi qui suggère des tensions intérieures que seule la poésie pourra maîtriser du moins le dire et transfigurer.
III- Une imitation des anciens
Il y a dans les poèmes saturniens de nombreux emprunts littéraires qui ne sauraient surprendre sous la plume d'un poème débutant et Verlaine le reconnaît justement. Ce thème de la tempête, des éléments déchaînés, du vent toujours présent est emprunté aux romantiques. "Cauchemar" le poème qui précède "Marine" est inspiré de Baudelaire. Verlaine sent poindre déjà en lui des forces destructrices dangereuses, il essaie de se rattacher à la poésie parnassienne fondée sur le travail et l'effort personnel et dédicace ses poèmes aux parnassiens. La section eaux-fortes renvoie à un genre graphique particulier puisqu'il s'agit d'une technique de gravure. En dehors du "bistre", on constate l'absence de couleurs mais la présence de formes anguleuses comme le zigzag de l'éclair ou nettes comme la vague ou l'ouragan. Verlaine joue seulement sur la lumière comme un peintre qui place son modèle à la fenêtre. Un long zigzag clair, la lame qui va, vient, luit et clame, au firmament l'ouragan sont autant de transcriptions réussies de gravures.
Conclusion
"Marine" est par la violence des événements la transposition du vertige existentiel de notre jeune poète. Mais à travers ce petit poème Verlaine nous offre en réalité trois gravures d'eau-forte et nous donne une idée de sa richesse picturale presque romantique ici.

"De la musique avant toute chose", ce poème en vers impairs (5 syllabes) illustre à l'avance le précepte verlainien d'une poésie légère, sinueuse, doucement incantatoire par ses rimes et les retours rapides des sonorités repris comme des thèmes musicaux. La phrase mélodique épouse le rythme berceur pour faire vibrer mélancoliquement notre sensibilité.
" Marine" forme avec cinq autres poèmes la section des " Eaux-fortes" des Poèmes saturniens, paysages troubles, crépusculaires, agités, convulsifs, déchaînés, cauchemardesques. La section est dédiée à François Coppée (1842-1908) poète français, peintre sentimental de la vie du petit peuple (Les Humbles).

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