|

Poème
Mon rêve familier
" Mon rêve familier "
'est le 6ème poème de la section initiale Melancholia des
Poèmes saturniens.
je
fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la
même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et
me comprend. |
Car
elle me comprend, et mon cur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un
problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. |
Est-elle
brune, blonde ou rousse ? - je l'ignore.
Son nom? je me souviens qu'il est doux et
sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila. |
Son
regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et
grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues. |
|
Plan
de commentaire
I- L'implication de l'auteur
- L'emploi de la première personne du singulier
Le " je " de l'auteur s'adresse à un " tu
" inconnu qui pourrait aussi bien être lui même (soliloque).
Il s'oppose au elle qui introduit le récit du rêve. Verlaine
reprend le " je " qui rappelle le mal-être chanté
par les romantiques, pour nous suggérer peut-être
que seul un être idéal pourrait déchiffrer son cur,
partagé entre les hommes et les femmes.
- L'emploi des adjectifs possessifs
Verlaine accentue sa présence à travers les multiples adjectifs
possessifs à la première personne, mon front, mon cur.
Ces adjectifs renforcent l'idée que le poète est bien le
principal personnage du texte
- L'effet des répétitions
Les répétitions sont souvent d'apparentes maladresses mais
ici elles produisent un effet d'envoûtement pour mieux nous faire
pénétrer le charme de la parole. La conjonction et
qui apparaît6 fois dans la première strophe crée
l'effet d'une berceuse rythmique. La seconde répétition
" elle seule " dans le second quatrain connote
à la fois le soulagement et le regret, soulagement pour Verlaine
d'avoir trouvé même si ce n'est qu'en rêve l'harmonie
faite d'amour, de douceur et de compréhension, même s'il
ne s'agit que d'un stéréotype de femme-mère et de
femme-femme, mais aussi regret qu'il n'en existe qu'une seule qui puisse
l'aimer et le comprendre.
- Valeur de l'exclamation et des interrogations
Par l'exclamation " hélas ", Verlaine déplore
peut-être qu'une seule personne et qui plus est appartenant au monde
onirique puisse l'aimer et le comprendre, mais rien dans le texte ne nous
permet de l'affirmer. Il peut également déplorer que cette
femme appartient au royaume des morts, et dans ce cas sa créature
de rêve ressemble plus à un ange. Les deux interrogations
nous confirme dans cette voie. Il ne s'agit pas du rêve d'une rencontre
possible mais au contraire de celui d'une rencontre impossible.
La femme de Verlaine manque de précision, elle est envisagée
d'une façon globale et abstraite.
II-La place et le rôle de la femme
- Sa progression
Verlaine n'a pas trouvé dans sa vie la femme qu'il cherche. Son
existence est onirique, elle est immatérielle, Verlaine
ne se souvient même pas de son physique. Si au fil de la progression,
on observe la femme en tant que terme constant du poème, elle passe
dans le vers 2 du rôle de " femme inconnue " a celui d'un
sujet d'amour " que j'aime " puis d'un sujet aimant " qui
m'aime ". Dans le dernier tercet, elle s'éloigne complètement
" des voix qui se sont tues ".
- Le flou de son portrait
Il n'est pas question d'une femme en particulier mais de la femme en
général. Elle n'est pas nommée parce qu'elle
n'a pas d'identité, parce qu'elle reste floue. Observons que sa
figure féminine ne revêt pas mille visages successifs mais
que subtilement s'opèrent des variations légères
d'un rêve à l'autre " ni tout à fait la même,
ni tout à fait une autre ".
- Complice, indifférente ou sujet passif ?
Verlaine a enfin trouvé dans son rêve l'harmonie faite d'amour,
de douceur et de compréhension " et qui m'aime " "
elle me comprend ". C'est un stéréotype de femme
mère et de femme-femme soumise et pleine de compassion.
- Sa charge de mystère
Par une espèce de paradoxe, le poète crée la
figure qu'il évoque. La femme de Verlaine est chargée de
mystère. D'une vision globale de la femme idéale amoureuse
et soumise, on passe à des détails " son nom doux et
sonore ", son regard " pareil à celui des statues "
, sa voix " l'inflexion des voix qui se sont tues " qui donne
à cette femme un semblant d'identité.
- Sa métamorphose
Verlaine fait souvent ce rêve sans préciser depuis combien
de temps. La femme dans cette évocation devient un monument d'espoir
sculpté dans l'imaginaire. Mais dans sa réalité
que l'on devine dans les derniers vers ne représente-t-elle pas
le miroir abstrait dont a besoin le poète pour que lui soit retournée
l'image de sa souffrance qui amplifiée devient la source du pouvoir
magique du poète.
- Le thème de la mort.
Cette femme rêvée apparaît dans les vers 11 à
14 sous le signe de la mort " étrange et pénétrant
". En effet ce rêve ne se déroule pas de façon
classique, superficielle sur l'écran des nuits de Verlaine mais
poursuit le poète au delà du rêve et s'installe en
lui au point de l'envahir. L'idée de mort, des défunts n'est
que suggérée, atténuée par l'euphémisme
du silence, " les aimés que la vie exila " et "
des voix qui se sont tues ".
III- L'importance des sentiments
- La place de la réciprocité
Les verbe aimer et comprendre dévoilent à quel point la
condition du poète est difficile et combien il a besoin
d'être compris et aimé. Cette quête de la réciprocité
devient l'axe du poème.
- Vocabulaire et expressions
Le poète tient à ce que le lecteur soit logé à
la même enseigne que lui, qu'il devienne son complice sur la piste
de " l'inconnue ". Mais le poète propose des repères
qui n'en sont pas, et il convient pour conduire l'enquête de s'investir
dans le rêve qu'il donne à partager. Verlaine nous berce
avec un rythme lancinant et répétitif pour mieux nous endormir.
- La place du temps
" je me souviens ", les souvenirs
de Verlaine semblent s'être estompés avec le temps. Il ne
se rappelle plus du nom mais simplement de sa sonorité " doux
et sonore ". La présence des statues, qui figent le temps
lui donne ici un repère.
CONCLUSION
Mon rêve
familier est l'occasion pour Verlaine d'évoquer la dure condition
de poète meurtri par son hyper sensibilité et de parler
de lui même. Verlaine s'est caché derrière la femme
qui lui apparaît dans son " rêve familier " pour
nous concentrer sur son sort et nous faire connaître son drame
intérieur.
|
Une
incantation sonore
Dans la première strophe, le son é (fermé)
apparaît 9 fois, (étrange, pénétrant
et 6 fois et) autant que le son è (ouvert) (je fais, rêve,
j'aime, m'aime, n'est, à fait, 2 fois et m'aime).
Dès le premier vers " Je fais souvent ce rêve
étrange et pénétrant ", le phonème
an est répété trois fois produisant par assonance
sur le lecteur un effet d'envoûtement.
On retrouvera au vers 13 le même phénomène avec la
voyelle a qui revient quatre fois" sa voix, lointaine, et
calme, et grave, elle a ". Ce vers 13 est aussi
avec les virgules, marqué de pauses fortes, comme si le souvenir
de la voix émergeait avec hésitation des brumes de l'oubli.
|