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Poème
" Nevermore "
" Nevermore " est le 3ème poème
de la première section intitulée " Mélancholia
" des Poèmes Saturniens.
À
Catulle Mendès.
Souvenir,
souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détonne. |
Nous
étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant
"Quel fut ton plus beau jour ? " fit sa voix d'or
vivant, |
Sa
voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret/ lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement |
Ah
! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées
!
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées
! |
Vocabulaire
:
- atone : sans vitalité, sans vigueur, qui manque de dynamisme
- dardait : lançait comme un dard ou un flèche
- détonne : s'écarte du ton, choque, contraste
- dévotement : religieusement, pieusement, mystiquement
- bruit : fait entendre un son, un murmure
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Plan
de commentaire
Nevermore est le second poème de la section " Mélancholia
" des poèmes saturniens. Il succède à "
Résignation dans lequel Verlaine avoue s'être plié
au refus d'Elisa, une folie. Tout ce premier recueil est rempli de la
douce Elisa, la sur adoptive du poète, son premier amour
qui repoussera ses avances, affectueusement mais fermement. La quatrième
pièce " Vu" la mentionnera presque explicitement.
Verlaine nous précisera également ce qu'il attend d'une
compagne, une présence quasi-maternelle.
I-
Le souvenir obsessionnel d'Elisa
Le chagrin d'amour de Verlaine le laisse inconsolable " morne et
seul ". Malgré sa résolution d'accepter son sort, il
ne peut échapper au souvenir d'Elisa, aux merveilleux moments passés
en sa compagnie au cur de l'automne. Dans
le poème précédent " trois ans après,
il a éprouvé le besoin comme Lamartine dans Le lac de revenir
sur les lieux de fréquentés ensemble.
Le poème s'articule comme une promenade sentimentale à rebours,
mais enchâssée dans le présent. Il apostrophe sa mémoire
" que me veux-tu " et s'interroge avec inquiétude. La
tournure "que me voulez-vous" montre bien combien Verlaine a
toujours eu peur de lui même même avant son séjour
en prison, il se reconnaissait poltron et d'avoir peur de la nuit. On
retrouve dans le premier quatrain l'influence de Baudelaire et des fleurs
du mal, un début du refus de suivre les jérémiades
lamartiniennes ou autres. Mais s'il ne sait pas très bien s'il
doit faire un deuil de sa liaison passée (Elisa s'est mariée
entre-temps) et l'exorciser, il est clair qu'il prolonge le sillon ouvert
par Baudelaire et ses correspondances entre les objets et paysages avec
nos sentiments. Cet impressionnisme du sentiment associant sensation et
sentiment n'aura été qu'un moment de grâce éphémère
dans
la poésie de Verlaine qui l'abandonnera pour verser dans l'allégorie,
une image habillée de sens et non pas une image habillée
de sens et d'affectivité.
II- Un amour platonique
La passion vécue par Verlaine a un aspect platonique fait d'émotions
visuelles, auditives ou olfactives. Son chant d'amour est celui de l'oiseau
au printemps, du baiser de main dévot, de l'offrande de fleurs.
Le vocabulaire est familier " le plus beau jour de ta vie ",
" oui, je t'aime " et la passion a la chaleur classique du soleil.
Comme chez les romantiques " les cheveux et les pensées sont
soumises au vent ", généralement du Nord comme toute
la poésie verlainienne de brumes nordiques et de " bois jaunissants
". Verlaine conserve de cet amour des impressions suaves et douces
produites par " sa voix d'or vivant ". Le trouble amoureux se
manifeste par la reprise en début du premier tercet de la fin du
second quatrain. Le caractère précieux de cette voix "
d'or " se retrouve en écho dans son aspect " sonore ",
ce que soulignent la place de l'adjectif discret à la césure
à l'hémistiche du vers 9 et la reprise de la sonorité
or présente dès " Nevermore ". La répétition
de " sa voix" renforce l'impression produite par le "timbre
angélique " (vers 9).
III- Un poème pré-impressionniste
Verlaine se reconnaîtimpressionniste et ose espérer
que le lecteur y reconnaîtra l'effort de la sensation rendue dans
ce qu'elle a de plus délicat et de plus éphémère,
l'impression. Bien avant " Romances sans paroles " ou se manifestera
le mieux le caractère impressionniste du style verlainien, on retrouve
dans " Nevermore " les bruits, indicateurs sonores " voix
douce et sonore " et l'ambiance de parfums " les premières
fleurs " et de couleurs " bois jaunissants ". Verlaine
utilise d'abord les plans larges et flous, le ciel, le bois pour faire
ensuite un plan rapproché sur son personnage. Dans cette promenade
amoureuse, il y a une juxtaposition d'impressions sonores, visuelles et
olfactives parfois contrastées. L'effet sonore du " oui qui
bruit avec un murmure chantant " rappelle la fidélité
de Verlaine à ses principes, un musicien du vers et son recours
permanent au vocabulaire musical.
CONCLUSION
Verlaine apparaît
dans un de ses premiers poèmes avec sa sensualité, sa tendresse
et sa mélancolie en évoquant un amour disparu et laisse
entendre toute l'inquiétude romantique qui rappelle Nerval la seule
étoile morte " porte le soleil noir de la mélancolie
".
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Figures
de style et sonorités
a) Le premier champ lexical du texte est sans doute celui du son. Il apparaît
dans le silence engourdi de l'air atone, dans le bruit du vent, le chant
de l'oiseau au cours de la promenade bucolique. Il apparaît dans
la bise, le baiser et le " oui ". Ce souvenir est donc essentiellement
auditif. Une promenade, des bruits, un mot, voilà le souvenir
qui se reconstitue...
Le mot " voix ", au milieu du poème, achève les
quatrains puis il est repris de façon insistante au début
des tercets, à l'aide d'épithètes contrastés
: " douce " et " sonore " s'opposent ainsi que "
or " et " vivant ". Ces deux oxymores laissent perplexe.
On peut en conserver l'idée de clarté, de vivacité,
qui va à l'encontre de la monotonie et de la lente mort de la nature
que représente l'automne. Cette voix est comme un rayon de soleil
.
C'est l'élément essentiel de la description de la
jeune fille, le seul qui soit précis. Cette métonymie présente,
avec les lèvres, les points de fixation du regard et des souvenirs.
"Est-elle brune ou blonde ou rousse ? Je l'ignore..." dit aussi
Verlaine dans un autre de ses Poèmes Saturniens, Mon Rêve
familier.
b) Le champ lexical de la nature, peu consistant, cherche à
placer les personnages dans un décor pastoral : la fée,
l'oiseau, l'enfant, l'émerveillement. Un cadre champêtre
permet d'idéaliser cette relation, qui devient surnaturelle. Le
mot " charmant " qui qualifie le " murmure " dans
l'avant-dernier vers est d'ailleurs polysémique : envoûtant,
fascinant. Sans parler d'hypnose, on peut dire que le jeune Paul est sous
le charme de la voix magique, qu'il entend encore comme un écho,
dans ses souvenirs obsédants. Il est d'ailleurs intéressant
d'associer la nature et l'aérien, pour créer ce décor
éthéré où sont absents l'eau et la terre.
Il ne reste que l'air et le feu. Nos personnages ont la tête dans
les nuages : " les cheveux et la pensée au vent ". Ils
ne font que rêver.
c) La double apostrophe du début lance un reproche au souvenir
personnifié " Que me veux-tu ? ". Le narrateur semble
vouloir se débarrasser d'une obsession, qu'il va pourtant développer
jusqu'à son aboutissement.
Le champ lexical du passé, est évoqué par
quelques termes dépréciatifs dans le premier quatrain "
atone ", " monotone "," jaunissant " marquant
l'apathie, le terne, l'usure du temps. Il est évident que le choix
des sonorités de ces trois mots n'est pas un choix innocent. Ce
sont les mêmes phonèmes que l'on retrouve dans le titre,
" Nevermore ", et dans le mot " Souvenir ", qui se
répètent tout au long des quatrains.
Cet aspect négatif des premiers vers, marqué par des voyelles
obscures [o], [õ] , des consonnes constrictives [s], [v],[f] imitant
le souffle du vent et par le [n] de la négation, de la souffrance,
va heureusement changer de polarité dès le milieu du poème,
quand retentira la question du revirement.
Quand le narrateur devra trouver le plus beau jour de son passé,
avec ce " fut " qui lui donnera un côté définitif
et paradis perdu, il se rendra compte que cette époque était
lumineuse : les voyelles vont s'éclaircir, passant du [o] au [i]
:
Un sourire discret lui donna la réplique
Le premier oui qui sort des lèvres bien aimées et les bilabiales
[p] [b] et [m] reproduiront les deux lèvres tendues dans la posture
du baiser : Et je baisai sa main blanche, dévotement.
Ah ! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées.
Conclusion
Une technique imparable au service d'une émotion unique. Un texte
d'une grande perfection formelle, à l'instar des poètes
parnassiens, et pourtant qui conserve ses multiples possibilités
d'interprétation. Il est certain que l'analyse faite ici est une
vision personnelle car elle fait de Paul Verlaine un enfant " soumis
" à une amoureuse ? maîtresse ? initiatrice ? dont il
serait le jouet. Ce n'est qu'une possibilité, même si des
indices biographiques (la cousine) vont dans ce sens.
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