17 mars 2010 Retour à la page d'ouverture
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VERLAINE : Promenade sentimentale (Poèmes saturniens/paysages tristes III 1865)


Nénuphar à la surface d'un étang
Poème
" Promenade sentimentale"
" Promenade sentimentale" est le 3ème poème de la 3ème section intitulée "Paysages tristes " des Poèmes Saturniens. Il est précède dé "Soleils couchants" et de "Crépuscule du soir mystique" et suivi de "Chanson d'automne", les sanglots longs...

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes.
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j'errais tout seul promenant ma plaie
Le long de l'étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux, et désespérant,
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j'errais tout seul
Promenant ma plaie; et l'épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant en ses ondes blêmes
Et des nénuphars parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.


 

 

 

Plan de commentaire
Introduction
Ce poème "Promenade sentimentale" fait partie de la troisième section "Paysages tristes " des poèmes saturniens, premier recueil de poèmes de Verlaine fortement imprégné de son amour rejeté pour sa cousine Elisa Moncomble. Dans ces 16 hexasyllabes, poète et paysage partagent les mêmes souffrances comme s'il n'y avait pas de séparation entre le moi du poète et le monde. Le poète fait une promenade souvenir, en solitaire. Il regrette l'absente dont il restitue imaginairement la présence en assimilant la "brume" à un fantôme, un spectre, souvenir d'une défunte. La promenade sentimentale est une promenade funèbre, en fin de jour, à travers un paysage aquatique qui lui renvoie son image.
L'errance du poète amoureux
Les deux premiers quatrains plantent le décor d'une promenade souvenir autour d'un étang avec la végétation classique des nénuphars et des roseaux qui fluctuent sous l'action du vent. Le second quatrain, presque en opposition avec le premier nous présente le locuteur qui ne s'adresse à personne en particulier alors que le titre laissait entendre un être aimé. Le ton est personnel, le "moi" que complète le "je" ne laisse place à aucune ambiguïté, le poète est bien seul dans sa promenade, et le verbe errer traduit le manque de but de sa promenade, son désarroi et sa souffrance. Sur un ton élégiaque, le poète par métaphore compare sa douleur, la cicatrice de son amour, à une plaie. Puis la douleur devient délire, le poète qui s’enferme dans sa solitude a comme une sorte de vision, d'hallucination que représentent les images formées par les nuages et ici la brume, celle d'un fantôme. Après ces souffrances de l'amour devenues des délires, la promenade continue et on retrouve un paysage identique malgré tous ce qui s’est passé. On assiste à un cheminement de l'extérieur vers l'intérieur du personnage que suggère le moment choisi, le coucher de soleil propice à l'introspection, au bilan, à la réflexion.
L'écho entre le paysage et l'âme du poète
L'étang est un prétexte au thème du reflet et du miroir, deux sources lumineuses lui renvoient sa propre image, celle du soleil couchant et celle de l'étang. Il y a comme un écho entre les images qui jouent sur les jeux d'ombres et de lumières. La nature est calme comme la promenade, le mouvement et les bruits sont doux, à peine suggérés par les assonances et les allitérations qui suggèrent le bruissement, le chuchotement. La nature est personnifiée. Il y a un effet de fluidité, de continuité de régularité réalisé par les sonorités mais aussi la syntaxe avec des phrases longues et la versification du poème en décasyllabes et en rimes plates avec des césures fréquentes à l’hémistiche qui confère au poème une grande monotonie. On rencontre beaucoup de sons nasalités "ai, en, in" traduisant la douleur et des verbes à l'imparfait pour ajouter à la durée. Dans cette fin de jour, le poème rapproche comme dans un mouvement d'enlacement les paronymes (seul/saulaie, plaie/épais) puis on assiste à la chute brutale de la nuit dont les ténèbres recouvrent tout comme un linceul. La nuit tombe sur la nature comme elle est tombée sur son amour.
Un paysage impressionniste
Le paysage qui est une réalité va prendre une apparence irréelle presque abstraite au soleil couchant. Il y a une transfiguration du réel qui peut être comparé à l'impressionnisme, constitué de petites touches descriptives. Le nénuphar rendu imposant par l'hyperbole "grand" n'est qu'une petite tache blanche à la surface d'un étang. La lumière rasante avec son effet d'éblouissement par réflexion, rend difficile la vision qui devient imprécise, on remarque à peine les taches blanches qui apparaissent blêmes ou laiteuses. Même les sons sont assourdis comme dans une sorte d’étouffement par le brouillard qui intensifie le malaise du poète.
Une obsession de néant
Si le début du poème donne l'impression d'une harmonie, il y a au milieu du poème une rupture marquée par la présence de rejets et une insistance sur des termes sinistres (fantôme laiteux, linceul). Cette rupture est reprise par le passé simple "vint" qui succède à l'imparfait. Cette rupture est un malaise provoqué par l’apparition du fantôme laiteux, une vision inquiétante et obsédante. Le fantôme avec ses sentiments humains nous fait apparaître la souffrance du poète comme une sorte de complaisance morbide. La fin du poème, avec la disparition de la lumière finit par s'opposer au paysage de départ bercé par le vent. A la fin il n'y a plus de mouvement, de vie.
Conclusion
Alors qu'on pouvait s'attendre à une promenade souvenir rappelant de merveilleux moments amoureux, on assiste à un épanchement mélancolique, presque funèbre. Thème récurrent chez
Verlaine qui pense qu'il est "maudit", sous l'influence néfaste de la planète Saturne, la mélancolie prend ici l'apparence d'une complaisance morbide. C'est un poème bien classique qui joue sur les effets miroirs, les répétitions de mots, les inversions, les symétries autour des trois termes errais/plaie/saulaie. Ce poème qui se clôt sur un apparent retour à l'équilibre s'enferme cependant dans le ressassement d'une tristesse, d'une blessure, d'une solitude en décalage avec le titre plein d'attente et d'espoir "Promenade sentimentale".

L'attirance de l'eau chez Verlaine
L'eau qui coule, élément transitoire fait partie de ce goût pour Verlaine de ce qui change et passe. Nocturne Parisien évoque les grands fleuves chargés d'histoire. Ici dans un cadre sauvage, des eaux stagnantes à demi masquées par les roseaux et les nénuphars dont les fleurs luisent encore conviennent à sa rêverie. "Les ondes blêmes" (vers 14) reflétant les rayons du soleil couchant, les atténuent et forment une sorte de miroir qui reflète le monde en l'adoucissant, en le rendant aussi calme que les "calmes eaux" (vers 16).
Paysages états d'âme
Procédé courant en poésie pour réaliser la fusion de deux univers par analogie, comparaison ou métaphore. Il s'agit de mettre en relation la perception sensible du monde extérieur et l'univers intime du poète. Dans ce poème, ce sont de sombres étangs peuplés de nénuphars qui fournissent au poète des miroirs de son âme. Le paysage verlainien est le miroir d'un état mental. La nature, ici ces étangs blêmes est l'image de l'âme du poète dont les sentiments ne sont pas analysés ou décrits, mais projetés dans les paysages (les étangs).
Conjugaison
Imparfait de l'indicatif (dardait, berçait, luisaient, j'errais, évoquait, se rappelaient vers 1 à 12). L'imparfait signifie qui n'est pas mené à son terme, montre un évènement dont on ne voit ni le début, ni la fin. L'emploi de l'imparfait confère à la scène une épaisseur temporelle.
Les participes présents pleurant, promenant et le gérondif "en battant" ont le même effet, une valeur durative.
Le passé simple, temps du récit, "vint", vers 13, chiffre maléfique, rompt l'équilibre en introduisant le seul évènement du poème, la noyade des suprêmes rayons dans les ondes blêmes.
Allitérations, assonances
L'allitération des "p" dans promenant ma plaie, prolonge le sens douloureux qu'elle souligne.

La sifflante "s", sarcelles, saulaie, seul, linceul, suprême forme un écho, une sorte de rebond à la surface de l'eau et établit une équivalence musicale entre la solitude du poète et la nature, sorte de mouvement perpétuel.
Les assonances de la nasale "an", couchant, vent, grands, tristement, disséminent tout au long du poème un effet de gémissement, de plainte.
Vocabulaire
Plaie
Métaphore pour désigner une blessure qui tourmente l'âme
Saulaie
Bois de saules généralement des lieux humides
Sarcelles
Petits canards sauvages, au vol rapide
Nénuphar
Plante aquatique des eaux tranquilles aux feuilles flottantes et aux fleurs solitaires de couleur jaune.
Blême
Pâleur extrême, pâle, livide, terne, blafard.

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