29/11/2015
Verlaine expliqué

Accueil
Suite
VERLAINE : Le Rossignol (Poèmes saturniens/paysages tristes VII 1865)




Rossignol, photo de l'auteur

Poème
" Rossignol"
" Rossignol" est le 7ème et dernier poème de la 3ème section intitulée " Paysages tristes" des Poèmes Saturniens.

Liste des poèmes saturniens

Comme un vol criard d'oiseaux en émoi,
Tous mes souvenirs s'abattent sur moi,
S'abattent parmi le feuillage jaune
De mon coeur mirant son tronc plié d'aune
Au tain violet de l'eau des Regrets
Qui mélancoliquement coule auprès,
S'abattent, et puis la rumeur mauvaise
Qu'une brise moite en montant apaise,
S'éteint par degrés dans l'arbre, si bien
Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien,
Plus rien que la voix célébrant l'Absente,
Plus rien que la voix - ô si languissante ! -
De l'oiseau que fut mon Premier Amour,
Et qui chante encor comme au premier jour ;
Et dans la splendeur triste d'une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d'été,
Pleine de silence et d'obscurité,
Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure
L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.

A lire, la très bonne analyse de Claudine Dubois, agrégée de Lettres modernes enseignante à Roubaix, dans "Poèmes saturniens", collection Ellipses résonances Epreuves de Français de mai 1998 dont une grande partie est reproduite ici.

Une autre analyse, excellente, est faite dans le recueil Poésies Verlaine Nathan collection Balises n° 136, 2001, Frédéric Turiel, agrégé de lettres modernes, page 28.
Extraits :
Ce poème déroule en une seule phrase, longue et sinueuse qui orchestre de ses répétitions et de ses relances syntaxiques la fusion du monde extérieur et du paysage sentimental. Les souvenirs envahissent le champ de la conscience avant que ne s'impose dans une atmosphère apaisée, le souvenir par exellence, celui du premier amour.

Plan de commentaire
Depuis l'antiquité grecque, le rossignol symbolise le chant amoureux, à la fois parfait et précaire. Placé à la fin de la section des Poèmes saturniens intitulée Paysages tristes, Le Rossignol de Verlaine reprend cette tradition, "saturnienne" en ce qu'elle évoque un amour voué à disparaître à cause d'un destin mauvais. Dans cet étrange poème en décasyllabes, composé d'une seule phrase, le souvenir et le paysage jouent, dans l'expression de la souffrance amoureuse, un rôle qu'il importera de définir mais il sera nécessaire également de s'interroger sur cette souffrance elle-même.

Le thème du souvenir
Malgré le titre, le thème essentiel du poème semble être celui du souvenir douloureux d'un amour perdu. Clairement annoncé dès le deuxième vers, le surgissement des "souvenirs", comparés à un vol d'oiseaux, est brutal et violent. La souffrance qui l'accompagne n'est pas exprimée clairement mais suggérée par l'adjectif "criard dont la rudesse des sons c et r et la dissonance, le hiatus i/a créent un effet de discordance au sein du premier vers. L'aspect moral de cette douleur est précisé plus loin par l'adjectif "mauvaise" placé à la rime, qui insiste sur le caractère néfaste de l'émotion. Devant cette souffrance, le poète est passif, ce que souligne la construction du deuxième vers, "Tous mes souvenirs s'abattent sur moi", dans lequel le sujet actif du verbe est le nom "souvenirs" alors que le pronom personnel "moi" est complément circonstanciel. La violence de cette irruption est marquée par le verbe "s'abattre" répété aux vers 2, 3 et 7 accentuant le caractère fatal de cette invasion à laquelle rien ne peut s'opposer. En outre, l'utilisation systématique du pluriel suggère l'impression d'une entrée massive dans la conscience : "un vol d'oiseaux", "tous mes souvenirs", l'indéfini "tous" renforce encore l'idée de nombre rendant la lutte impossible, " les Regrets". Le mot "rumeur" évoque également un groupe indifférencié émettant, sans qu'on puisse en identifier l'auteur, des sons destructeurs. Le souvenir apparaît donc comme l'irruption brutale dans la conscience du poète d'une émotion douloureuse et désordonnée. Victime passive de l'agression du souvenir, celui-ci s'abandonne alors et laisse surgir en lui le passé. La structure de la phrase unique qui constitue le poème épouse les mouvements de la subjectivité. Progressivement, un seul souvenir envahit l'âme du poète dans un déroulement obsessionnel que soulignent les indications chronologiques, "et puis", "au bout d'un instant", l'enchaînement des propositions et la répétition de mots comme "s'abattent". Finalement, seule la voix du souvenir se fait entendre, occupant toute la conscience. Cette voix qui résonne au centre même du poème est présentée seule comme un chant qui s'élèverait soudain du plus profond de l'âme, ce que souligne la répétition anaphorique de l'expression "Plus rien que la voix" aux vers 11 et 12. Elle évoque "l'Absente" sur un mode mineur, s'exténuant elle-même dans son chant. L'incise, placée entre tirets, " ô si languissante" souligne sa faiblesse, renforçant par le jeu des coupes, de l'exclamation et de l'intensif "si" la valeur de l'adjectif. Cette langueur, typiquement verlainienne, n'est pas celle de l'homme, mais celle du souvenir déjà à demi disparu. La femme ou la jeune fille, désignée par son absence, n'est plus que vide, sentiment de perte auquel la majuscule confère plus de force. Aucune description ne l'évoque, aucun détail : le souvenir est réduit à quelques brèves notations de sentiments et cette "Absente" peut tout aussi bien être la mère ou la soeur que l'amante. L'expression proprement dite du sentiment est différée jusqu'au vers 13, "mon premier Amour", comme si son surgissement dans la mémoire avait été plus tardif. Ici aussi Verlaine cultive l'imprécision, presque l'abstraction, les majuscules donnent une valeur allégorique abstraite au personnage comme au sentiment qu'il éveille. Le réel a disparu, seules persistent des images impalpables nées dans la mémoire du poète. C'est peut-être que ce souvenir perdu, exprimé à l'aide du seul passé simple du texte "fut", ne se limite pas à celui d'un chagrin d'amour. L'abstraction renvoie à une perte plus essentielle, celle d'un passé disparu. Le poème devient alors évocation du temps comme souffrance et dépossession en face duquel se dresse le présent du souvenir, ressuscitant cet amour "comme au premier jour". Cette résurrection du passé procède par la construction d'un paysage où se disent à la fois les sentiments perdus et les regrets présents.

Le paysage
Le décor nocturne est caractérisé par une "obscurité", plus symbolique que réaliste puisque le paysage est éclairé par la lune qui se lève et représente à la fois les profondeurs de la conscience du poète et le moment où s'épanouit traditionnellement le chant du rossignol. La nuit est baignée d'une chaleur qui la rend vivante mais aussi oppressante comme le souvenir, la brise est "moite", l'atmosphère " lourde" et le vent "doux". Pour suggérer le paysage, Verlaine ne fait preuve d'aucune volonté descriptive, d'aucune recherche de pittoresque. Il se limite à la mention de quelques éléments isolés comme l'arbre — un aulne — ou l'eau qui ont par ailleurs tous les deux une valeur métaphorique, l'eau est celle des "Regrets" et l'arbre "au tronc plié" est le coeur du poète, ce que dit explicitement le texte aux vers 4 et 5. Les seules notations précises sont celles des couleurs et des sons qui se caractérisent par une évolution parallèle au fil du poème. Les couleurs sont d'abord vives et éclatantes, le "jaune" du feuillage peut surprendre dans un poème clairement situé en été. On peut y voir une de ces "méprises" que recommandera plus tard Verlaine dans son Art poétique, satisfaisant un besoin autre que celui de l'exactitude descriptive. Le jaune ici répond au "violet" de l'eau dans une harmonie d'abord picturale, même si le violet est aussi la couleur du deuil. Puis les teintes s'éteignent pour laisser place à "l'azur" du ciel et à la teinte "blafarde" de la lune, en accord avec la mélancolie qui baigne le paysage. De même les sons, d'abord criards et violents, vont en s'apaisant pour laisser place au calme profond de la nuit, "pleine de silence et d'obscurité". Seule s'élève la voix pure de l'oiseau dont les sonorités en [r] imitent, dans les derniers vers, les roulades du rossignol. Dépourvu de détails précis et perdant progressivement sons et couleurs, le paysage se caractérise surtout par sa "splendeur triste". Comme le chant de l'oiseau, il est voué au culte du souvenir de "l'Absente", sa beauté mélancolique est "solennelle" comme celle de la cérémonie qu'il "célèbre". Mais le paysage exprime aussi les sentiments du poète, la force de ses émotions et la douceur de sa "mélancolie". Ce terme qui occupe à lui seul la moitié du vers, voire plus quand il s'agit de l'adverbe comme au vers 6, est repris deux fois et traduit l'état d'âme dans lequel baigne le paysage. Toutes les notations visuelles et sonores convergent pour faire de ce décor doux et triste le reflet de l'âme du poète, perturbée par l'irruption du souvenir puis s'apaisant.
La célébration du souvenir devient alors recherche d'une harmonie mélodieuse, seule possibilité de faire échec au désordre des émotions.

La mélodie poétique
La structure d'ensemble du poème l'apparente à une véritable incantation par la reprise constante de termes-clés, "voix", "oiseau", comme par le jeu des sonorités qui se répondent d'un vers à l'autre, les graves, ant, répondant aux aiguës, i, u,tandis que les e muets adoucissent l'ensemble. Le rythme des vers traduit également l'apaisement progressif de l'âme, aux assauts violents de la souffrance traduits au début du poème par les dissonances sonores et la syntaxe hachée par les virgules, succède le chant mélodieux de la fin du texte dont les sonorités douces et les enjambements, parfois audacieux aux vers 16-17 ou 19-20, expriment une harmonie retrouvée. La métaphore du rossignol joue un rôle important dans la reconquête de l'unité d'une conscience que les souvenirs avaient bouleversée. "L'oiseau" n'est jamais identifié plus clairement dans le poème mais le titre fait jouer toutes les connotations du mythe grec où le rossignol — Philomèle — symbolise le lyrisme de la souffrance amoureuse. Indéterminé et réduit à la voix, l'oiseau est le seul à pouvoir faire taire les cris de tous les autres souvenirs. Au pluriel du premier vers, répond le singulier du dernier, l'oiseau, qui au lieu de s'abattre sur l'arbre, s'unit à lui dans une harmonie qui mêle le frisson aux larmes, "L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure". Symbole du souvenir comme l'indique explicitement le vers 13, le chant de l'oiseau est aussi une métaphore de la poésie. C'est par elle, en effet, que le poète retrouve la sérénité tant souhaitée, au fil du poème, on peut sentir les "Regrets" s'"apaiser", la place du verbe à la rime en souligne l'importance. Le verbe le plus révélateur est "bercer" au vers 19, la nuit devient alors image de la présence maternelle avec sa douceur, " un vent doux", et la légèreté fluide de son contact qui "effleure" l'arbre, symbole du coeur du poète. La métaphore de l'arbre-poète traduit également l'harmonie retrouvée dans et par la poésie, replié sur soi au vers 4, uniquement penché sur le reflet nostalgique de son passé, il ouvre peu à peu son regard sur le monde et la nuit d'été. Symétriquement, l'immobilité crispée du "tronc plié" se mirant dans l'eau se transforme en frisson au dernier vers, ce qui confère à l'arbre une vie nouvelle en accord avec le chant maîtrisé du souvenir. C'est donc la poésie, dont le chant et les pleurs de l'oiseau sont l'expression, qui permet la résurrection du "Premier Amour". La plainte "criarde", extérieure au poète, est devenue son propre chant, la création poétique, dont la musicalité enchante la souffrance. Une unité mélodique s'est ainsi substituée au désordre émotionnel par la fusion, dans une harmonie reconquise, des sentiments et du paysage, de la souffrance et de l'apaisement.

Conclusion
À travers l'évocation discrète du malheur de l'amour perdu, Le Rossignol révèle certains traits spécifiques de la poésie verlainienne : sobriété presque abstraite des évocations, art de l'imprécision, musicalité qui charme à la fois le poète et son lecteur. Seul remède à la violence irrationnelle des émotions et des souvenirs, la "chanson grise", toute en nuances et en modulations subtiles, apparaît dès ce premier recueil comme le seul espoir pour Verlaine de faire échec à la malédiction saturnienne qu'il sent peser sur lui.

Vocabulaire

Elisa Moncomble.
C'est une cousine
recueillie à sa naissance en 1836 par la famille Verlaine (elle a 8 ans de plus que Verlaine) ou elle joue le rôle de grande sœur et de cousine. A l'âge de 18 ans Verlaine qui a été reçu bachelier en 1862 est envoyé pendant l'été en vacances dans les Ardennes à Lécluse dans la maison de sa cousine qui s'est mariée par convenance cinq ans plus tôtà un certain Dujardin. Il en tomba éperdument amoureux. Elle décédera le 16 février 1867 à l'âge de 31 ans.


Rossignol
Oiseau passériforme au plumage brun clair, au chant particulièrement mélodieux.
Criard :
Qui crie souvent et désagréablement. Qui blesse l'oreille
Mirer :
Examiner par transparence à la lumière.
Tain :
Amalgame d'étain dont on revêt l'envers des miroirs pour qu'il réfléchisse la lumière et l'image.
Aune :
Aulne, harbre des terrains humides.
Brise :
Vent modéré et régulier.
Blafarde :
D'une couleur pâle, terne.


Accueil