19/06/2013
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VERLAINE : Soleils Couchants (1866)


Poème
Soleils couchants

" Soleils couchants " est le 1er poème de la troisième section intitulée " paysages tristes " des Poèmes Saturniens.

                   À Catulle Mendès.   

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s'oublie
Aux soleils couchants.
Et d'étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
A des grands soleils
Couchants sur les grèves



 


  

Plan de commentaire
Le spectacle du soleil couchant où se mêlent les ors et les rouges invite le poète à la rêverie. Le pluriel de soleils indique que le paysage n'est pas à prendre au pied de la lettre, il s'agit d'un paysage rêvé, reflet d'un état d'âme. Le poème s'articule autour d'une double thématique, celle du rêve, vers 4 à 8 et celle beaucoup plus longue des cauchemars, vers 9 à 16.
I-La tentation du paradis perdu
- Le rythme et les sonorités d'une berceuse.
Les 8 premiers vers se déroulent selon un schéma grammatical limpide, sujet, verbe, complément avec un parallélisme de construction entre les deux phrases destinées à créer un climat de confiance, propice au sommeil. Il y a un écho des sonorités par le jeu des homophonies avec prédominance du son an (champs, mélancolie, couchants, chants) et par le retour fréquent à la rime par l'utilisation de vers de cinq syllabes.
. Une structure fluide et sans heurts
Dominé par la mélancolie qui remplit à elle seule le vers 3, les allitérations en " l " du terme "mélancolie"crée une impression de langueur. La mélancolie a une fonction mélodique née de la répétition, une fonction de transition entre les quatre premiers vers et les quatre suivants et aussi une fonction de continuité par la double métaphore aube/mélancolie/femme.
. Un vocabulaire et une syntaxe simple
On retrouve les principes chers à Verlaine, ses impressions visuelles aux quatre premiers vers auxquels succèdent des sensations auditives aux quatre vers suivants pour conclure sur une interprétation. Beaucoup de phrases sont construites sur le schéma classique, sujet, verbe, complément. Le vocabulaire est simple sauf peut-être la couleur vermeil, rouge vif.
- Un paysage harmonieux
La subjectivité du paysage est soulignée dès le premier vers, l'aube qui est le début du jour (étymologiquement aube=blanc) s'oppose au soleil couchant habituellement représenté par des teintes rouge et or. La confusion soir/matin est délibérée, et crée un effet de flou, propre à la rêverie. Verlaine utilise l'art de la méprise pour rapprocher deux extrêmes.
- L'image de la femme maternelle
Le mélange subtil des éléments , le ciel (l'aube), la terre (les champs), la lumière (affaiblie), l'eau (verse) crée une impression de flou dans laquelle émerge la femme, Aube qui console et guérit à l'image des champs symboles de fécondité.
II- La tentation de l'oubli
- L'image de la femme magicienne
" L'aube affaiblie " est en réalité une métaphore de la femme. L'aube apparaît comme une allégorie de la femme, une aube prodigue (généreuse) qui verse (en abondance) ses bienfaits.
- Femme et paysage : deux mirages qui disparaissent
" Soleils couchants " s'articule autour d'une double thématique, celle du rêve et celle du cauchemar. Les visions oniriques apparues aux 8 premiers sont suivies d'images obsédantes et discordantes, proches de l'hallucination.
- Incantations et maléfices
" d'étranges rêves ", " fantômes vermeils " qui défilent, sont autant d'émotions qui déclenchent en lui une succession d'hallucinations accentuées par le caractère syncopé du rythme et le dérèglement syntaxique régulier aux 8 premiers vers.
- Immobilisme du poète
Le défilé angoissant et envahissant des fantômes (vermeils) confère à l'immobilisme du narrateur, le caractère d'une passion morbide.
- Perte de l'identité
Cette image de soleil couchant qui réapparaît de façon obsédante et fascinante pour le poète va se refermer sur Verlaine englué dans sa fascination morbide. On retrouve ici comme dans beaucoup de poèmes le rêve suivi du cauchemar.
- La technique du flou

La confusion délibérée de deux moments de la journée, matin et soir
, contribue a créer une impression de flou, propre à la rêverie et place d'entrée de jeu le paysage comme le porte parole du poète. Le poème va d'un soleil couchant réel qui prédispose à l'endormissement, à un soleil couchant rêvé, reflet plus ou moins déformé du premier, plus flou.
- Solitude du poète livré à lui-même
La femme magicienne après avoir versé l'oubli dans son cœur s'empare du cœur du poète et lui efface toute mémoire au point de lui faire perdre la conscience de son existence.
- Le recours au rêve
Plus que celui de la mort du jour, ce poème est celui de la mort d'une conscience et de sa renaissance dans le rêve en plus beau (vermeil, grands)
III- Obsession et folie
- Quand le rêve devient cauchemar
" d'étranges rêves " ou quand le rêve devient cauchemar, confusion mentale. Cet afflux de visions qui se bousculent, se télescopent traduit un trouble psychologique qui se concrétise par l'apparition de "fantômes"
. répétition angoissante des mêmes mots
Les " soleils couchants ", par un retour régulier deviennent une vision obsessionnelle incontrôlable. C'est la hantise de la mort accentuée par la couleur rouge du sang et de la folie (vermeil)
. dislocation de la rime
Dans les deux derniers vers il y a une destruction volontaire de l'alternance régulière rime féminine (e) et rime masculine.
. image de défilé
C'est un défilé en rêve, dans le sommeil qui suit "Mon cœur qui s'oublie", c'est à dire, l'endormissement du poète.
- Pluralité inquiétante
"Comme des soleils", "fantôme vermeils", cette juxtaposition d'images ne peut que donner le vertige ou est le signe de la folie.
- Le spectre rouge de la mort

les "fantômes vermeils", spectres de couleur rouge sont les annonciateurs de la mort accidentelle.
CONCLUSION
Soleils couchants est par la richesse des suggestions, une poésie de l'angoisse. Le poète qui croit y échapper grâce à une douce mélancolie qui berce son cœur s'en trouve prisonnier. Cette poésie est une poésie de l'exorcisme des démons qui ont envahi l'âme du poète.

"De la musique avant toute chose", ce poème en vers impairs (5 syllabes) illustre à l'avance le précepte verlainien d'une poésie légère, sinueuse, doucement incantatoire par ses rimes et ses mots repris comme des thèmes musicaux. La phrase mélodique épouse le rythme berceur pour faire vibrer mélancoliquement notre sensibilité.
" Soleils couchants " forment avec six autres pièces la section des " Paysages tristes" des Poèmes saturniens, paysages troubles, baignés de lumière crépusculaire.
La pièce est dédiée à Catulle Mendès, écrivain et poète, fondateur de la revue Le Parsasse contemporain.

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