29/03/2017
Verlaine expliqué
Page accueil
Suite
VERLAINE : Chevaux de bois (Août 1872)




Manège de chevaux de bois


Poème
Chevaux de bois
"Chevaux de bois" est le 13ème poème de "Romances sans paroles", 4ème de "Paysages belges"


Liste des poèmes de "Romances sans paroles"

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois. Le gros soldat, la plus grosse bonne
Sont sur vos dos comme dans leur chambre,
Car en ce jour au bois de la Cambre
Les maîtres sont tous deux en personne.

Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,
Tandis qu'autour de tous vos tournois
Clignote l'œil du filou sournois,
Tournez au son du piston vainqueur.

C'est ravissant comme ça vous soûle
D'aller ainsi dans ce cirque bête :
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez, tournez sans qu'il soit besoin
D'user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds,
Tournez, tournez, sans espoir de foin

Et dépêchez, chevaux de leur âme :
Déjà voici que la nuit qui tombe
Va réunir pigeon et colombe
Loin de la foire et loin de madame.

Tournez, tournez ! le ciel en velours
D'astres en or se vête lentement.
Voici partir l'amante et l'amant.
Tournez au son joyeux des tambours !

Par Saint-Gille,
Viens-nous-en,
mon agile
Alezan.

Plan de commentaire composé
Introduction

Le poème "Chevaux de bois" est le 4ème poème de la section des "Paysages belges" du recueil "Romances sans paroles", il emprunte son titre à un manège du champ de foire de Saint-Gilles, l'une des 19 communes qui jouxte Bruxelles, capitale de la Belgique. A l'occasion d'une foire annuelle, on retrouve le classique manège des chevaux de bois. Ces manèges se déplaçaient de foires en foires pour le plus grand bonheur des enfants et des adultes. Le poème se compose de 7 quatrains impairs de 9 pieds, des ennéasyllabes peu utilisés donnant l'impression de décasyllabes inachevés créant un effet de suspense. Les rimes sont ici alternées. Il y a une alternance de quatrains à rimes masculines avec des quatrains à rimes féminines. Les manèges étaient des divertissements très à la mode au XVIIIème.

I- L'anaphore du bercement
Dans la première ariette qui commence le recueil Verlaine utilisait déjà l'anaphore "c'est", un peu à l'image des "il y a" de Baudelaire. Ici l'anaphore de "tournez" est doublée, en début de verbe ou à l'intérieur. On a l'impression qu'il donne des ordres à ces automates obéissants, ce sont de "bons chevaux de bois". L'espace verlainien est fréquemment théâtral, pictural et pseudo-historique. Théâtral, il l'est sûrement avec cette image de deux corps pesants, "un gros soldat" et "la plus grosse des bonnes" sur des montures fragiles, avec la présence des maîtres, riches personnages venus en ce lieu ce divertir avec les "bonnes". Ce sont les chevaux de leur cœur, ils aiment ces manèges. L'image du chevalier est présente dans le cœur de chacun, il lutte en tournois pour le cœur d'une belle. Pictural, il l'est aussi. Mais Verlaine n'a pas bien observé ces manèges, il n'y a nul piston dans ce mécanisme mais au sommet un vilebrequin qui donne le mouvement. Par contre Verlaine a bien observé que ce manège ne comporte pas que des chevaux de bois mais une grande variété d'animaux, des éléphants, des tigres. Il y a toujours aussi le carrosse de Cendrillon et des tasses-tourniquets. Tous ces animaux rassemblés dans ces carrousels mécaniques donne une impression de cirque. Chevaux du cœur, chevaux de l'âme, c'est une autre mauvaise impression, les enfants ou les adultes qui fréquentent ces manèges aiment à se déplacer de montures en montures, on essaie le cheval et on passe sur le dos du tigre et ainsi de suite. Le mouvement assez simpliste du vilebrequin reproduit très fidèlement le mouvement de bercement que les enfants aiment à retrouver. Il nous berce physiquement puis berce nos cœurs et nos âmes, ce n'était pas pour déplaire à Verlaire. Mais ce mouvement ravissant le fatigue, le "saoule". Cette image du bercement est renforcée par l'expression "comme dans leur chambre".

2-Un univers musical
Ce qui fait le succès de ces manèges, c'est la musique attirante prodiguée généralement par des orgues de barbarie envoûtantes. Verlaine parle de hautbois, un instrument de musique à vent pour faire image au long morceau de bois sur lequel est fixé le cheval de bois et auquel on se tient pendant le mouvement. Verlaine aime jouer sur les noms des instruments de musique, le cor notamment. Avec Romances sans paroles, la poésie se chuchote, l'impératif "tournez" n'est pas à prononcer avec autorité mais avec douceur, lenteur comme pour s'endormir. Mais la fin de la fête arrive, il faut se dépêcher, la nuit tombe. Toujours fidèle a son schéma théâtral, le dernier acte arrive, celui de la conclusion, après l'endormissement, le pigeon, roucouleur infatigable qui aura réussit à séduire une naïve colombe doit profiter des charmes étoilés de la nuit pour achever sa nuit dans les bras de sa bien aimée.

3- Une complainte éternelle.
Tout l'art de Verlaine consiste à anéantir le lecteur pour le porter dans les bras du sommeil et le silence. Tout revient à fuir la réalité d'un monde et par cette mélodie à effacer des réalités trop difficiles. Le mari qui laisse son épouse à la maison, le soldat, la bonne sont des personnages qui fuient la réalité. Avec cette complainte très personnelle et très musicale, facile à mémoriser, avec des mots qui reviennent comme des refrains, Verlaine nous faire prendre conscience que nos aspirations et nos joies restent nuancées de mélancolie, d'anciennes douleurs qu'il faut effacer. On se souvient des premiers vers de l'ariette I "Cette âme qui se lamente, en cette plainte dormante, c'est la nôtre, n'est-ce pas ?".

4- Une métaphore de la création poétique
L'image de ces chevaux de bois qui tournent, c'est l'image du travail poétique dont Verlaine, fortement influencé ici par Rimbaud, veut nous faire prendre conscience. Tout travail poétique consiste à agencer des mots, des phrases, à les tourner et à les retourner, souvent, indéfiniment parfois pour trouver le meilleur agencement, la meilleure alchimie pour reprendre un poème de Rimbaud. Cela rappelle étrangement les mouvements perpétuels des enfants sur ces manèges, ils se déplacent constamment d'animal en animal pour chercher la meilleure monture. La poésie ressemble à cette gymnastique consistant à chercher le meilleur équilibre, le meilleur effet. Comme ces chevaux, Verlaine n'est pas un automate mu par le piston de sa création. Si plusieurs poèmes de Verlaine paraissent laborieux, Verlaine, à sa décharge a toujours été pressé par ses éditeurs pour publier un recueil. L'ironie et la moquerie sont évidentes dans le "et dépêchez" qui traduit cette impatience des éditeurs.

5- L'influence de Rimbaud et de Baudelaire.
Dans cette fugue en Belgique, la présence de Rimbaud est évidente jusque dans le style et la syntaxe. Les sonorités sombres et inquiétantes en o et en a (gros, dos, soldat, âme) avec leur variante en an (souvent, chambre, Cambre), on (bon, son, piston, pigeon, colombe, tombe), ou (tournez, tours, tour, tournois, filou, sournois) rappellent le a noir des voyelles de Rimbaud. Le rythme irrégulier 4/5 s'accélère à la fin, accentué par deux points d'exclamation dans le dernier quatrain. Chaque strophe se lit à deux niveaux, un niveau purement visuel et un autre intérieur qui en fait la traduction personnelle du poète. Dans le premier quatrain Verlaine multiplie les compléments au verbe tourner, souvent, toujours, cent tours, mille tours, c'est une impression visuelle mais en traduction, c'est la difficulté de toute l'alchimie du verbe pour faire un poème. Il cisèle le vers comme un artisan pour arriver au meilleur travail fini. Verlaine publiera une version des "effarés" de Rimbaud différente de la première œuvre. L'emprise de Rimbaud se traduit par des hardiesses de langage, proches de l'incorrection, "ça vous saoule", "Et dépêchez" par exemple. Ces expressions contractées débouchent sur un nouveau mode descriptif dans lequel il s'agit plus de produire un effet visuel ou sonore que de le décrire. L'influence de Baudelaire est également perceptible dans ses correspondances horizontales, ici objets personnages sont en mystérieuse correspondance. Sur le manège les personnes les plus diverses arrivent à oublier leurs tracas quotidiens et vivre quelques instants de bonheur.

Conclusion
En reprenant la pratique de l'anaphore qui caractérisait les meilleurs Poèmes saturniens, Verlaine à travers les joies enfantines d'un manège forain nous berce de sa douce mélodie. A travers des impressions visuelles d'un temps qui fuit trop vite, il nous peint par petites touches, avec ses yeux de solitaire mélancolique un comportement de foule assez charmant.

Vocabulaire :
Carrousel
Parade au cours de laquelle les cavaliers exécutent des figures convenues.
Bois de la Cambre
C'est l'équivalent pour les Bruxellois de notre bois de Boulogne à Paris. Ce parc de 123 hectares regroupe des boites de nuit, des manèges de chevaux, une patinoire et des lacs pour faire du canotage. Il est très fréquenté en été et on y organise beaucoup d'animations.
Tournoi : compétition sportive. Fête guerrière où les chevaliers s'affrontaient à armes émoussées ou sans aspérités et à cheval.

Poèmes de romances sans paroles
Ariettes oubliées
Ariette I (C'est l'extase langoureuse...)
Ariette II (Je devine, à travers un murmure...)
Ariette III (Il pleure dans mon cœur...)
Ariette IV (Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses...)
Ariette V (Le piano que baise une main frêle...)
Ariette VI C'est le chien de Jean de Nivelle...)
Ariette VII (O triste, triste était mon âme...)
Ariette VIII (Dans l'interminable ennui de la plaine...)
Ariette IX (L'ombre des arbres dans la rivière embrumée...)
Paysages belges
Walcourt
Charleroi
Bruxelles I - Simples fresques
Bruxelles II - Chevaux de bois
Malines
Birds in the Night
Aquarelles
Green
Spleen
Streets
Child Wife
A Poor Young Shepherd
Beams

 

Accueil