29/11/2015
Verlaine expliqué
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VERLAINE : Le ciel est par dessus le toit (1881)

PALME
Poème
Le ciel est par dessus le toit le toit
(6ème poème de la partie III de Sagesse)

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse
?

Plan de commentaire
Verlaine a été condamné à deux ans de prison. Le voici qui médite dans la solitude à Bruxelles avant son transfert à la prison de Mons en Belgique.
I-La fenêtre
Le regard du narrateur bute constamment sur des obstacles, le toit, l'arbre même s'il s'efforce de les contourner en levant les yeux ou en faisant appel à son interprétation " cette rumeur vient de la ville ". L'horizon figé, pris entre des lignes verticales (l'arbre) et horizontales (le toit) suppose un immobilisme forcé du poète. C'est une vision restrictive qui procède par plans successifs et s'accroche aux détails, le toit et non les maisons, la palme et non la branche. L'alternance des articles définis et indéfinis le ciel, un arbre, la cloche, un oiseau reproduit le va et vient d'un regard qui passe du concret à l'abstrait (le ciel, la cloche, la rumeur) d'un plan éloigné à un plan rapproché (l'arbre). Le poète n'a pas d'autres repères que ces trois éléments, le ciel, le toit, l'arbre.
III- La palme
Dans ce décor réduit à quelques découpes symboliques, la palme et le mouvement berceur qui s'y rattache font figure d'emblème. Le rythme du poème est à l'image du balancement de cette feuille. Le rythme 8/4 imprime une respiration particulière au poème par des effets d'impulsion (8) et d'amorti (4). Le mouvement d'amorti est accentué par l'effet de sourdine inhérent au " e " muet (calme, palme, tinte, plainte). Le rythme fluide est modulé par les allitérations feutrées en s (ciel, si bleu, si calme) et l'écho assourdi des sonorités en " on ", " an ", " in " (qu'on, tinte, chante). le ciel bleu et calme renvoie à un univers limpide, transparent étrange dans les paysages Verlainien beaucoup plus sombres et traduisant généralement une angoisse.
III- Les larmes
Le malaise qui se cachait derrière le ciel si bleu et si calme (trop bleu, trop calme), la plainte de l'oiseau et l'immobilisme anormal du paysage trouve son dénouement dans les deux dernières strophes à travers trois thèmes liés , l'exclusion, le remords et les larmes. L'exclusion était déjà présente de façon suggestive dans la première strophe avec un horizon limité à un pan de ciel. On suppose que le poète se trouve dans un lieu fermé, isolé. L'exclusion devient explicite avec la répétition de l'adverbe de lieu " là " désignant un ailleurs à la fois proche et inaccessible. Cet ailleurs est d'autant plus proche qu'il porte un nom " la ville " et qu'il a une existence sonore, " la rumeur ". Cet ailleurs, ce " la-bas ", qui se définit par des termes positifs " la vie ", " calme ", " simple ", "tranquille", " paisible", renvoie implicitement à un " ici " négatif non formulé explicitement comme l'univers carcéral. " la vie " qui suit son cours de l'autre côté du toit n'a de réalité que par rapport à l'univers morbide et cloisonné du poète prisonnier, de même que sa douleur sereine n'a de valeur que par rapport au tumulte qui l'habite. Verlaine se prend directement à parti " qu'as-tu fait, ô toi que voilà " et se juge sans complaisance responsable de son bonheur perdu.
CONCLUSION
Ce poème est le regard lucide d'un homme conscient de sa faiblesse et qui confesse sans indulgence son âme qu'il connaît trop bien. Les larmes excluent toute idée de révolte et d'action au profit d'une passivité complaisante. C'est une poésie du remords et de l'aspiration à la liberté marquée par la pudeur et le dépouillement à travers la pureté de lignes et de sonorités dont Verlaine ne conserve que les impressions.

Situation du poème
Verlaine se marie en 1870, au rêve pur des fiançailles succèdent presque tout de suite des malentendus conjugaux. Pendant la guerre de 1870, Verlaine qui sert dans la garde mobile retrouve d'anciennes habitude. Il se lie avec Rimbaud et parcourt avec lui La Belgique et l'Angleterre. En juillet 1873, il tire sur son ami deux coup de revolver et va purger deux ans de prison à Mons. Il apprend dans sa cellule que sa jeune femme a obtenu la séparation. Ébranlé, il devient un chrétien ardent. Romances sans paroles et Sagesse témoignent de sa conversion.
Sagesse dont fait partie Le ciel est par dessus le toit a été publié en 1881 et comprend des textes écrits en prison ou après. Dans ce poème Verlaine fait un retour sur son passé. Mais à la date où parait Sagesse, Verlaine est retombé dans ses errements d'autrefois. Verlaine va alors osciller entre vertu et péché, chair et esprit, ce sera Jadis et Naguère.

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