Dimanche 18 octobre 2015

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Verlaine Allégorie (Jadis et Naguère, 15ème poème, publié en 1881)


Poème
Allégorie
Allégorie » est le 15ème poème de Jadis et Naguère, après l'Art poétique et Le Pitre

A Jules Valadon

Despotique, pesant, incolore, l'Été,
Comme un roi fainéant présidant un supplice,
S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice
Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté.

L'alouette au matin, lasse n'a pas chanté.
Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse
Ou ride cet azur implacablement lisse
Où le silence bout dans l'immobilité.

L'âpre engourdissement a gagné les cigales
Et sur leur lit étroit de pierres inégales
Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.

Une rotation incessante de moires
Lumineuses étend ses flux et ses reflux...
Des guêpes, çà et là, volent, jaunes et noires

Résumé
I- L'Allégorie de la décadence

Regard porté par Verlaine sur la décadence, le pessimisme, l'Allégorie de Jadis et Naguère prépare celle de Parallèlement.
- Des images douloureuses
C'est une poésie du pessimisme et de la lassitude. L'été qui est la saison qui suit le printemps et précède l'automne est généralement celle des beaux jours, des plaisirs, du farniente et des vacances. L'été habituellement de connotation joyeuse apparaîtà Verlaine comme un supplice et prend un caractère douloureux, pesant qui fatigue. Le roi qui s'ennuie et baille c'est Verlaine, l'alouette annonciatrice du printemps qui ne chante plus c'est encore lui mais aussi les cigales qui sont engourdies, les ruisseaux qui sont taris.
- des sonorités plaintives
On assiste à une répétition en forme d'écho plaintif du son "a" du bâillement du premier quatrain, "l'alouette du matin est lasse", "l'âpre engourdissement a gagné les cigales". En lisant ce poème c'est un chant que nous entendons, avec un accent inimitable qui révèle son âme.
II- Un sonnet classique
C'est un sonnet classique de deux quatrains et de deux tercets en alexandrins (diérèse sur rotation). Le dernier tercet, la chute, est surprenante, des guêpes insectes sociaux dangereux et sans utilité évidente restent actives.
- Une poésie prudente
Si Verlaine donnera dans L'Art poétique du même recueil, sa vision de la poésie, il reste ici d'une grande prudence. Il n'a garde d'aller aussi loin que son ami Rimbaud dans la voie de la nouveauté. Son divorce avec Rimbaud aura été avant tout un divorce idéologique. Verlaine nous communique son épuisement qui l'empêche d'aller au-delà et de rénover sa poésie assez classique. Même s'ils ne croient plus aux traditions, il ne se sent pas capable de préparer un renouveau poétique et se contente de transcrire sans trop se prendre au sérieux de vagues langueurs ou de brusques névroses.
-une chute surprenante
Le dernier tercet donne l'image de guêpesjaunes et noires qui s'agitent de façon incessante. L'association du jaune et du noir symbolise la poésie de Verlaine, le jaune d'une feuille blanche un peu vieillie et le noir du deuil d'un mouvement poétique finissant. L'image de la guêpe, insecte social mais dangereux sans utilité évidente sera reprise dans la seconde allégorie sous dans les termes de "factice, comme ma destinée".
III A la charnière Parnasse/symbolisme
Verlaine se dit lui même l'empire de la décadence, mouvement de jeunes poètes qui veulent secouer le joug de la stricte discipline parnassienne. Les décadents préconisent le laissez-aller à l'image des rois fainéants. Les décadents seront détrônés par les symbolistes avec leur credo de vers libres.

Les symbolistes qui rêvent d'atteindre, par-delà les apparences, une réalité transcendante s'affranchiront de la rime et des nécessités de la métrique régulière que Verlaine leur suggérera dans un poème de la même époque, l'Art poétique.
Conclusion
L'Allégorie de la décadence de Verlaine qui sera reprise dans parallèlement sous l'image d'un temple qui s'écroule au sommet d'un mont jaune annonce la fin d'une poésie classique pour une poésie plus moderne, le symbolisme.

Vocabulaire
Apostrophe : Figure de rhétorique par lequel le poète s'adresse à lui-même ou interpelle une personne.
Ici Ô est une apostrophe.
Anaphore : Reprise du même mot en début de phrase.
C'est est une anaphore.
Allitération : Répétition d'une consonne ou d'un groupe de consonnes dans des mots qui se suivent.
Répétition du p dans qui pèse et qui pose.
Assonance : Répétition du même son dans un vers ou dans enfant sourd et nègre fou est une assonance.
Contre-rejet : Les derniers mots d'un vers commencent la phrase qui s'achève au vers suivant
Qui sonne creux et faux sous la lime est un contre-rejet.

Le poème Allégorie fait partie de Jadis et Naguère, l'un des derniers recueils de Verlaine publié en 1881. On comparera ce poème à celui de Leconte de Lisle "Midi" du recueil Poèmes Antiques ("Midi, Roi des étés, épandu sur la plaine,...").
Verlaine dont les recueils passeront presque inaperçus de son vivant, laisse d'émouvants modèles d'une poésie sincère, sans rhétorique, et d'un art musical qui prélude aux harmonies du symbolisme.
Jules Valadon (1826-1900) est un peintre de paysages et de portraits. Il fréquenta les milieux de la Bohème artiste où il a pu renconter Verlaine.

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